Si tu as un peu de conscience, lave au moins la vaisselle : Histoire d’une mère à Lyon
« Tu pourrais au moins laver la vaisselle si tu as un peu de conscience, non ? » La voix de Claire résonne dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Je serre les poings, les yeux rivés sur l’évier débordant d’assiettes sales. Mon fils, Lucas, trois ans à peine, joue dans le salon, inconscient de la tension qui empoisonne l’air. Je suis venue le chercher pour le week-end, comme chaque vendredi soir, et à chaque fois, c’est la même humiliation. Claire, la nouvelle compagne de mon ex-mari, se plaît à me rappeler que je ne suis plus chez moi ici.
Je m’appelle Amélie. Il y a quatre ans, j’avais une vie ordinaire à Lyon : un mari, un petit garçon adorable, un appartement modeste mais chaleureux. Puis tout s’est effondré. Antoine est parti du jour au lendemain, sans explication valable, me laissant seule avec Lucas et une montagne de dettes. J’ai dû retourner vivre chez ma mère à Villeurbanne, reprendre un travail d’aide-soignante de nuit pour joindre les deux bouts. Mais le pire n’a pas été la solitude ou la fatigue : c’est de voir Lucas grandir entre deux foyers, balloté entre l’amour maladroit de son père et l’indifférence glaciale de Claire.
« Amélie, tu pourrais faire un effort… Ce n’est pas parce que tu es la mère que tout t’est dû », insiste Claire en croisant les bras. Je ravale ma fierté. Je sais qu’elle attend une réaction, un mot plus haut que l’autre pour pouvoir s’en plaindre à Antoine. Mais je ne lui donnerai pas ce plaisir. Je prends une éponge et commence à frotter les assiettes en silence.
Antoine arrive dans la cuisine, l’air gêné. « Ça va, Amélie ? Tu veux un café ? » Je hoche la tête sans répondre. Il ne sait jamais comment se comporter avec moi depuis qu’il a refait sa vie. Parfois j’ai l’impression d’être invisible, une ombre qui plane sur leur bonheur artificiel.
Le trajet du retour avec Lucas est toujours silencieux au début. Je sens son regard inquiet dans le rétroviseur. « Maman, pourquoi Claire elle crie tout le temps ? » Sa voix tremble. Mon cœur se serre. Comment expliquer à un enfant que certains adultes ne savent pas aimer sans blesser ? « Ce n’est pas grave, mon chéri. On va passer un super week-end tous les deux. » Je force un sourire.
Le samedi matin, je me réveille tôt pour préparer des crêpes. Lucas rit aux éclats en renversant de la farine partout. Ces moments simples sont mon refuge. Mais même ici, la culpabilité me ronge. Suis-je une bonne mère ? Est-ce que Lucas souffre trop de cette situation ? Ma propre mère me répète sans cesse que je dois tourner la page, penser à moi. Mais comment faire quand chaque minute est consacrée à survivre ?
Le dimanche soir arrive trop vite. Il faut déjà ramener Lucas chez son père. Sur le pas de la porte, Claire m’attend, téléphone à la main, faussement polie devant les voisins. « Merci d’être à l’heure cette fois-ci », glisse-t-elle avec un sourire venimeux. Je serre Lucas dans mes bras un peu plus fort que d’habitude.
Dans la voiture, sur le chemin du retour, je laisse enfin couler mes larmes. Personne ne voit jamais ce côté-là de moi. Au travail, je souris aux patients âgés qui me racontent leurs souvenirs d’un autre temps. À ma mère, je dis que tout va bien. Mais la nuit, seule dans mon petit studio sous les toits lyonnais, je me demande combien de temps encore je tiendrai.
Un soir d’hiver, alors que je récupère Lucas plus tôt que prévu – Antoine a eu une urgence au travail – je surprends une conversation entre Claire et lui.
— Tu ne comprends pas, Antoine ! Elle s’incruste tout le temps… On ne pourra jamais être tranquilles tant qu’elle sera là.
— C’est la mère de Lucas… Tu veux qu’on fasse quoi ?
— Qu’elle arrête de se comporter comme si tout lui était dû ! Qu’elle prenne ses distances…
Je referme doucement la porte derrière moi pour ne pas être vue. Mon cœur bat la chamade. Je me sens étrangère dans cette maison où j’ai pourtant vécu tant de moments heureux.
Lucas s’accroche à ma jambe en murmurant : « Maman, tu restes avec moi ce soir ? » Je m’accroupis pour être à sa hauteur.
— Non mon cœur… Mais je reviens bientôt.
— Tu promets ?
— Je promets.
Cette promesse me hante toute la nuit. Est-ce que je pourrai toujours tenir parole ? Est-ce que Lucas finira par m’en vouloir de cette vie éclatée entre deux mondes qui ne se parlent plus ?
Un dimanche soir comme tant d’autres, alors que je raccompagne Lucas chez son père sous une pluie battante, il me regarde avec ses grands yeux tristes et demande : « Pourquoi papa il ne veut plus qu’on soit tous ensemble ? » Je n’ai pas de réponse. Je me contente de caresser ses cheveux mouillés.
Les semaines passent et rien ne change vraiment. Claire continue ses petites piques, Antoine reste effacé et Lucas grandit trop vite entre deux univers qui s’ignorent. Parfois j’ai envie de tout envoyer valser – le travail épuisant, les allers-retours incessants, les humiliations silencieuses – et partir loin avec mon fils pour recommencer ailleurs.
Mais je reste. Pour lui. Pour moi aussi peut-être.
Ce soir encore, je regarde par la fenêtre les lumières de Lyon s’allumer une à une et je me demande : jusqu’où doit aller le sacrifice d’une mère ? À quel moment ai-je le droit de penser à moi sans culpabiliser ? Et vous… qu’auriez-vous fait à ma place ?