Ma belle-mère me traite comme une domestique – Mon combat pour la dignité dans une maison devenue prison
« Tu n’as même pas lavé les verres correctement, Camille ! »
La voix de Madame Lefèvre résonne encore dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Je serre le torchon entre mes doigts, les jointures blanchies par la colère contenue. Julien, mon mari, est assis à table, les yeux rivés sur son téléphone. Il ne dit rien. Il ne dit jamais rien.
Je me souviens du jour où tout a basculé. C’était le lendemain de notre mariage. Nous avions à peine déposé nos valises dans la maison familiale à Tours que Madame Lefèvre m’a tendu un tablier : « Ici, chacun doit mettre la main à la pâte. » Mais très vite, j’ai compris que ce « chacun » ne s’appliquait qu’à moi. Les tâches ménagères s’accumulaient : vaisselle, lessive, repassage… Pendant que Julien et son père regardaient le journal télévisé ou jouaient aux cartes, moi je courais d’une pièce à l’autre, invisible et silencieuse.
Un soir, alors que je préparais le dîner, j’ai entendu Madame Lefèvre chuchoter à son mari : « Elle n’est pas comme nous. Elle ne sait rien faire. » J’ai senti mes joues brûler de honte et de rage. J’avais envie de hurler, de tout envoyer valser. Mais j’ai continué à couper les carottes, les larmes brouillant ma vue.
Au début, j’ai essayé d’en parler à Julien. « Ta mère me traite comme une servante… » Il haussait les épaules : « Tu exagères, Camille. Elle est exigeante, c’est tout. » J’aurais voulu qu’il me défende, qu’il pose une main sur mon épaule et dise : « Maman, ça suffit ! » Mais il restait muet, prisonnier de ses habitudes et de sa loyauté aveugle.
Les semaines sont devenues des mois. Je me suis effacée peu à peu. Je n’osais plus rire fort ni donner mon avis lors des repas. Un jour, alors que je m’étais assise cinq minutes pour souffler, Madame Lefèvre m’a lancé un regard glacial : « Tu crois que le linge va se plier tout seul ? »
J’ai commencé à douter de moi. Peut-être étais-je vraiment incapable ? Peut-être n’étais-je pas faite pour cette famille ? Ma propre mère, au téléphone, sentait mon désarroi : « Camille, tu dois te faire respecter. » Mais comment ? Ici, chaque tentative de rébellion se soldait par une remarque acerbe ou un silence pesant.
Un dimanche matin, alors que je balayais la terrasse, j’ai surpris une conversation entre Julien et sa mère.
— Tu vois bien qu’elle n’est pas à la hauteur, disait-elle.
— Elle fait de son mieux, maman…
— Son mieux n’est pas suffisant !
J’ai laissé tomber le balai. Mon cœur battait si fort que j’avais l’impression qu’il allait exploser. J’ai couru dans la chambre et j’ai fermé la porte à clé. Pour la première fois depuis des mois, j’ai crié toute ma douleur dans un oreiller.
Le soir même, j’ai tenté une dernière fois de parler à Julien.
— Je ne peux plus vivre comme ça. Je me sens humiliée chaque jour.
— Tu sais bien que ma mère est comme ça avec tout le monde…
— Non ! Pas avec toi ! Pas avec ton père ! Seulement avec moi !
Il s’est levé brusquement :
— Si tu n’es pas contente, tu n’as qu’à partir !
J’ai senti le sol se dérober sous mes pieds. Partir ? Mais où ? Je n’avais pas d’argent de côté, pas d’appartement à moi. J’étais piégée dans cette maison qui était censée être la mienne aussi.
Les jours suivants ont été un supplice. Madame Lefèvre redoublait d’exigence : « Le repas n’est pas prêt ? Tu ne fais rien de tes journées ! » Parfois, elle invitait ses voisines et racontait devant elles : « Camille n’a jamais appris à tenir une maison… » Je me sentais humiliée publiquement.
Un soir d’automne, alors que je pliais du linge dans le salon, la fille des voisins — Élodie — est passée me voir.
— Ça va, Camille ? Tu as l’air fatiguée…
Je n’ai pas pu retenir mes larmes. Élodie m’a prise dans ses bras et m’a dit doucement :
— Tu sais, tu as le droit d’exister pour toi-même. Tu n’es pas obligée d’accepter tout ça.
Ses mots ont résonné en moi comme une promesse de liberté. Cette nuit-là, j’ai pris une décision. J’ai appelé ma mère et lui ai demandé si je pouvais revenir quelques temps chez elle à Nantes.
Le lendemain matin, j’ai fait ma valise en silence. Julien m’a regardée sans comprendre.
— Où tu vas ?
— Chez moi. Là où on me respecte.
Madame Lefèvre a haussé les épaules : « Tu reviendras vite quand tu auras compris ce qu’est une vraie famille… »
Mais je ne suis jamais revenue.
Aujourd’hui encore, il m’arrive de repenser à ces mois passés dans cette maison-prison. J’ai retrouvé un travail dans une librairie à Nantes et j’apprends chaque jour à reprendre confiance en moi. Parfois je me demande : pourquoi tant de femmes acceptent-elles l’humiliation au nom de la famille ? Pourquoi le silence est-il si lourd à briser ?
Et vous… jusqu’où seriez-vous prêts à aller pour être respectés chez vous ?