Chez moi, chez elle : Mon combat pour exister sous mon propre toit
« Tu n’as pas encore rangé la vaisselle, Camille ? » La voix de Monique résonne dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Je serre la poignée de la porte, tentant de retenir mes larmes. Il est 7h30 du matin, le soleil perce à peine les rideaux du salon, et déjà la tension s’installe. Julien, mon mari, lit distraitement son journal sur la table, feignant de ne rien entendre.
Je me répète que c’est temporaire. Que Monique n’est là que depuis trois mois, le temps que son appartement soit rénové. Mais chaque jour, j’ai l’impression qu’elle s’enracine un peu plus dans notre vie, dans notre intimité. Elle a déplacé mes livres pour faire de la place à ses bibelots, changé la disposition des meubles du salon « pour mieux circuler », et même imposé ses horaires de repas. Je ne reconnais plus mon chez-moi.
Un soir, alors que je rentre du travail, épuisée par une journée interminable à la mairie du 3e arrondissement, je trouve Monique assise sur MON fauteuil préféré, tricotant calmement. Elle ne relève même pas les yeux quand je pose mon sac. « Tu pourrais prévenir quand tu rentres tard », lance-t-elle d’un ton sec. Je sens la colère monter mais je ravale mes mots. Julien arrive derrière moi :
— Maman a raison, Camille. On pourrait au moins s’organiser.
Je le regarde, incrédule. Depuis quand suis-je l’étrangère ici ?
Les jours passent et la situation empire. Monique critique ma façon de cuisiner (« Tu mets trop d’ail dans la ratatouille »), ma manière de m’habiller (« Ce tailleur ne te met pas en valeur »), jusqu’à ma façon de parler (« Tu devrais être plus douce avec Julien »). Je me sens cernée.
Un dimanche matin, alors que je prépare le café, j’entends Monique parler à Julien dans la chambre :
— Tu vois bien qu’elle n’est pas faite pour toi. Elle ne sait même pas tenir une maison.
Je reste figée, la cafetière à la main. Mon cœur bat si fort que j’ai peur qu’ils m’entendent. Julien ne répond rien. Il ne me défend jamais.
Je commence à éviter les repas en commun, à rentrer plus tard du travail, à m’enfermer dans la salle de bains pour pleurer en silence. J’ai honte d’être aussi faible, honte de ne pas réussir à m’imposer dans mon propre foyer.
Un soir d’orage, alors que la pluie martèle les vitres et que Monique s’est plainte toute la journée de ses rhumatismes, je craque. Je trouve Julien dans le salon :
— Il faut qu’on parle.
Il soupire, agacé :
— Encore ? Tu dramatises tout, Camille.
— Je n’en peux plus ! Ce n’est plus chez moi ici ! J’étouffe !
Monique surgit derrière nous :
— Si tu n’es pas contente, tu peux partir.
Je sens mes jambes flancher. Julien détourne les yeux. Je comprends alors que je suis seule dans ce combat.
Cette nuit-là, je dors à peine. Je repense à mes parents en Bretagne, à leur maison chaleureuse où chaque pièce porte l’empreinte de leur amour. Ici, chaque mur me rappelle mon impuissance.
Le lendemain matin, je prends une décision. J’appelle ma meilleure amie, Sophie :
— J’ai besoin d’un endroit où dormir quelques jours.
Sa voix est douce :
— Ma porte t’est grande ouverte.
Je fais ma valise en silence. Monique me regarde faire sans un mot, un sourire satisfait aux lèvres. Julien reste enfermé dans la chambre.
En partant, je m’arrête sur le palier. Je me retourne une dernière fois vers cet appartement qui n’a jamais vraiment été le mien. Je sens un mélange de tristesse et de soulagement.
Chez Sophie, je retrouve peu à peu le goût du silence apaisant et des rires sincères. Je réalise que j’ai le droit d’exister ailleurs que dans l’ombre d’une belle-mère envahissante et d’un mari absent.
Quelques semaines plus tard, Julien m’appelle :
— Tu comptes rentrer quand ?
Je prends une grande inspiration :
— Je ne sais pas si je veux rentrer… ou si j’ai encore un chez-moi avec toi.
Il ne répond rien. Le silence est lourd mais libérateur.
Aujourd’hui encore, je me demande : combien sommes-nous à devoir nous battre pour exister chez nous ? À quel moment cesse-t-on de se sacrifier pour préserver une illusion de famille ? Peut-on vraiment appeler « maison » un endroit où l’on n’a plus sa place ?