« Ils pensaient que je n’étais qu’une adresse » – Confession d’une tante parisienne
« Tu sais, Tata, tu pourrais vraiment nous rendre service… »
La voix de ma nièce, Camille, résonne encore dans mon salon, entre les murs tapissés de livres et de souvenirs. Je serre ma tasse de thé, les mains tremblantes. Depuis trente ans, je vis seule dans cet appartement du 11e arrondissement, un deux-pièces modeste mais lumineux, hérité de mes parents. J’ai été bibliothécaire toute ma vie, discrète, effacée, la « gentille tante Françoise » qu’on invite aux anniversaires mais qu’on oublie le reste du temps.
Mais depuis quelques mois, tout a changé. Ma sœur Hélène et sa fille Camille multiplient les visites impromptues. Elles arrivent avec des gâteaux, des sourires trop larges, des questions sur ma santé. « Tu ne te sens pas trop seule ? Tu n’as jamais pensé à déménager ? » Je sens l’inquiétude feinte sous leurs mots. Ce n’est pas moi qu’elles regardent, c’est mon adresse.
Un soir de novembre, alors que la pluie tambourine contre les vitres, Camille s’installe en face de moi. Elle pose sa main sur la mienne :
— Tata, tu sais que Paul et moi cherchons un appartement… On n’a pas les moyens d’acheter à Paris. Mais si tu voulais bien nous prêter le tien… Tu pourrais aller en maison de retraite, non ? Ce serait plus sûr pour toi…
Je reste sans voix. Je regarde cette jeune femme que j’ai vue grandir, qui venait chez moi lire des albums d’Astérix quand elle était petite. Aujourd’hui, elle me parle comme à une vieille chose encombrante dont il faudrait se débarrasser.
Je me lève brusquement :
— Camille, tu crois vraiment que je suis prête à quitter ma maison ?
Elle détourne les yeux, gênée. Hélène intervient :
— Françoise, pense à ta sécurité ! Et puis… tu n’as pas besoin de tant d’espace toute seule.
Je sens la colère monter. Toute ma vie, j’ai été celle qui arrangeait tout le monde. Celle qui gardait Camille pendant les vacances, qui prêtait de l’argent à Hélène quand elle était dans le besoin. Mais aujourd’hui, je ne suis plus qu’un obstacle entre elles et un appartement parisien.
Les semaines passent. Les allusions se font plus insistantes. Camille m’envoie des liens vers des résidences seniors. Hélène me parle d’une amie qui a vendu son appartement pour « profiter enfin de la vie ». Je me sens assiégée dans mon propre foyer.
Un dimanche matin, je surprends une conversation entre elles dans la cuisine :
— Elle ne tiendra pas longtemps toute seule…
— Il faut qu’on insiste. C’est absurde qu’elle garde ce logement alors qu’on galère !
Je referme doucement la porte. Les larmes me montent aux yeux. Je me sens trahie, réduite à une adresse sur un acte de propriété.
Mais au fond de cette douleur naît une colère nouvelle. Pourquoi devrais-je me sacrifier ? Pourquoi mon bonheur compterait-il moins que le leur ?
Je décide alors de prendre rendez-vous avec Maître Lefèvre, le notaire de la famille. Je veux comprendre mes droits, anticiper leurs manœuvres. Il m’écoute avec bienveillance :
— Madame Martin, vous êtes parfaitement libre de disposer de votre bien comme vous l’entendez. Personne ne peut vous forcer à partir.
Je ressors du cabinet soulagée mais aussi déterminée à ne plus me laisser faire.
Le soir même, Camille revient à la charge :
— Tata, tu as réfléchi à ce qu’on t’a proposé ?
Je la regarde droit dans les yeux :
— Oui, Camille. Et j’ai décidé de rester ici aussi longtemps que je le voudrai. Cet appartement est ma maison. Je ne suis pas prête à le quitter pour arranger les autres.
Elle pâlit, puis hausse les épaules :
— Tu es égoïste !
Je souris tristement :
— Peut-être… Mais il est temps que je pense un peu à moi.
Les visites s’espacent. Hélène m’appelle moins souvent. Je ressens un vide immense mais aussi une étrange liberté. Pour la première fois depuis longtemps, je me demande ce que je veux vraiment.
Je commence à sortir davantage : je vais au cinéma du quartier, je m’inscris à un atelier d’écriture à la médiathèque. Je rencontre d’autres femmes seules, comme moi, qui refusent d’être mises de côté parce qu’elles n’ont pas fondé de famille ou parce qu’elles vieillissent.
Un soir d’été, alors que je rentre chez moi après une lecture publique, je croise Madame Dupuis, ma voisine du dessus :
— Françoise ! Vous avez bonne mine ces temps-ci.
Je souris sincèrement :
— Merci, ça doit être la liberté.
Dans mon salon baigné de lumière dorée, je regarde mes livres et mes souvenirs avec tendresse. J’ai compris que je ne suis pas qu’une adresse ou un héritage potentiel. Je suis une femme avec une histoire, des rêves et le droit d’exister pour moi-même.
Parfois, je repense à Camille et Hélène. Peut-être finiront-elles par comprendre que l’amour ne se mesure pas en mètres carrés.
Mais dites-moi… Est-ce égoïste de vouloir garder ce qui nous appartient ? Ou bien est-ce simplement une question de dignité ?