Ma fille a honte de moi parce que je suis pauvre : Histoire d’une mère de Lyon
« Maman, s’il te plaît… ne viens pas avec ce manteau. »
La voix de Camille tremble à peine, mais chaque mot me gifle. Nous sommes dans l’entrée de mon petit appartement à la Croix-Rousse, un matin d’hiver où la lumière grise s’infiltre à peine par la fenêtre. Je serre la vieille laine râpée autour de mes épaules, ce manteau qui m’a tenue au chaud tant d’années, mais qui, aujourd’hui, semble être devenu le symbole de tout ce que je ne suis pas : riche, élégante, digne d’être la mère d’une femme mariée dans une famille bourgeoise du 6ème arrondissement.
Camille baisse les yeux. Elle a vingt-sept ans, elle est belle, brillante, et depuis qu’elle a épousé Thomas – le fils d’un notaire réputé – elle a changé. Ou peut-être est-ce moi qui ai changé ? Je ne sais plus. Je me sens étrangère dans sa vie, dans ses nouveaux codes, ses dîners où l’on parle d’art contemporain et de voyages à Bali. Moi, Mireille, auxiliaire de vie scolaire depuis vingt ans, je n’ai jamais quitté la France.
« Tu comprends, maman… C’est juste que… Les parents de Thomas… Ils sont un peu… »
Elle ne finit pas sa phrase. Je la termine pour elle dans ma tête : ils sont riches, ils sont fiers, ils sont tout ce que je ne suis pas. Je sens la colère monter, mais aussi une tristesse immense. Comment en sommes-nous arrivées là ?
Je me souviens des années où Camille et moi partagions tout : les goûters sur le vieux canapé, les rires dans la cuisine minuscule, les rêves murmurés avant de dormir. Je me souviens de ses bras autour de mon cou quand je rentrais tard du travail, épuisée mais heureuse de la retrouver. Et maintenant ? Maintenant elle me demande d’être invisible.
Le soir du dîner chez ses beaux-parents approche. J’hésite devant mon armoire : une robe noire un peu passée, des chaussures réparées trois fois. Je repense aux mots de Camille. J’ai honte de ma honte. Mais j’y vais. Pour elle.
La maison des Lefèvre est immense, lumineuse, décorée avec goût. On me salue poliment, on me sert du vin que je n’ose pas toucher. Les conversations filent trop vite pour moi. Camille rit à des blagues que je ne comprends pas. Thomas me regarde à peine.
À table, Madame Lefèvre me demande : « Et vous, Mireille, vous voyagez souvent ? » Je sens le rouge monter à mes joues. « Non… Je n’ai pas vraiment eu l’occasion… » Elle sourit d’un air compatissant qui me donne envie de disparaître.
Après le repas, Camille me prend à part dans le jardin d’hiver. « Maman, tu pourrais faire un effort… Tu pourrais essayer de t’intégrer un peu plus… »
Je la regarde sans comprendre. « Un effort ? Tu crois que je n’essaie pas ? Tu crois que c’est facile pour moi ? »
Elle détourne les yeux. « Je veux juste que tu sois fière de moi… Que tu sois à la hauteur… »
À la hauteur ? Je sens mon cœur se briser. Toute ma vie, j’ai travaillé pour elle. J’ai tout sacrifié pour qu’elle ait une vie meilleure que la mienne. Et maintenant elle me reproche d’être restée en bas.
Les jours passent. Camille m’appelle moins souvent. Quand elle vient me voir, elle regarde autour d’elle comme si elle était étrangère ici aussi. Un jour, elle apporte un sac de vêtements « pour t’aider à t’habiller mieux ». Je prends le sac sans rien dire. La fierté me brûle la gorge.
Un soir d’avril, je reçois un appel : Camille pleure au téléphone. Thomas l’a quittée après une dispute violente avec ses parents. Elle n’a nulle part où aller.
Je cours chez elle. Elle est assise sur une valise, les yeux rougis. Je la serre contre moi comme quand elle était petite.
« Pardon maman… J’ai été horrible avec toi… J’avais peur qu’on se moque de moi… J’avais honte… Mais maintenant je comprends… Il n’y a que toi qui m’aimes vraiment… »
Je pleure avec elle. Toutes les barrières tombent.
Les semaines suivantes sont difficiles : Camille dort sur mon canapé, cherche un travail, redécouvre la simplicité de notre vie modeste. Petit à petit, elle retrouve le sourire.
Un dimanche matin, nous partageons un café sur le balcon en regardant Lyon s’éveiller sous le soleil.
« Tu sais maman… Je crois que j’ai eu tort de vouloir être quelqu’un d’autre… Tu m’as appris la vraie valeur des choses… »
Je lui souris à travers mes larmes.
Aujourd’hui encore, je me demande : pourquoi la société nous fait-elle croire que la valeur d’une mère se mesure à son compte en banque ? Est-ce que l’amour maternel doit vraiment s’effacer devant la honte sociale ? Qu’en pensez-vous ?