Trente ans de sacrifices : aujourd’hui, je me sens abandonnée par mes propres enfants
« Tu ne comprends donc pas, maman ? J’ai ma propre vie maintenant ! » La voix de mon fils aîné, Guillaume, résonne encore dans la cuisine, froide et silencieuse. Je serre la tasse de café entre mes mains tremblantes, cherchant un peu de chaleur dans ce matin d’hiver. Mon mari, Jean-Pierre, est assis en face de moi, le regard perdu dans le vide. Depuis des semaines, nous essayons d’obtenir un peu d’aide de nos enfants. Mais à chaque appel, à chaque message, c’est la même réponse : « Je n’ai pas le temps », « Je suis débordé », « Tu exagères, maman ».
Pourtant, il y a trente ans, notre maison débordait de vie. Cinq enfants : Guillaume, Élodie, Thomas, Camille et Lucie. Cinq petits êtres à nourrir, à habiller, à consoler. Je me revois courir dans tous les sens, préparer les tartines le matin, vérifier les cartables, consoler les chagrins d’école. Jean-Pierre travaillait à l’usine Michelin de Clermont-Ferrand ; moi, je faisais des ménages chez les voisins pour arrondir les fins de mois. Nous n’avions pas grand-chose, mais nous avions l’essentiel : l’amour et la solidarité.
Je me souviens d’un soir d’hiver où Élodie est rentrée en pleurs parce qu’on s’était moqué de ses chaussures trouées. J’ai passé la nuit à recoudre la semelle avec du fil solide, en priant pour que ça tienne jusqu’aux prochaines soldes. Le lendemain matin, elle m’a embrassée fort en murmurant : « Merci maman ». Ces petits gestes, ces sacrifices quotidiens… Je croyais qu’ils resteraient gravés dans leur cœur.
Mais aujourd’hui, tout semble s’être effacé. Les enfants ont grandi, quitté la maison pour Paris, Lyon ou Bordeaux. Ils ont des carrières brillantes : Guillaume est avocat, Élodie infirmière, Thomas ingénieur, Camille professeure et Lucie travaille dans la communication. Ils reviennent parfois pour Noël ou un anniversaire – mais jamais trop longtemps. Et surtout, jamais pour nous aider vraiment.
La semaine dernière, Jean-Pierre est tombé dans l’escalier. Rien de cassé heureusement, mais il a du mal à marcher depuis. J’ai appelé Guillaume :
— Guillaume, ton père a eu un accident… On aurait besoin d’aide pour quelques jours.
— Maman… Je suis en pleine audience au tribunal cette semaine. Je ne peux pas venir. Demande à Thomas.
J’ai raccroché avec un goût amer dans la bouche. J’ai appelé Thomas. Même réponse :
— Maman, tu sais bien que je travaille à Toulouse maintenant… Et puis tu exagères toujours tout.
J’ai senti une colère sourde monter en moi. Comment peuvent-ils être aussi indifférents ? Ont-ils oublié tout ce que nous avons fait pour eux ?
Le soir même, j’ai tenté d’en parler à Jean-Pierre.
— Tu crois qu’on a raté quelque chose ?
— Non Françoise… Ils sont juste pris dans leur vie. C’est comme ça aujourd’hui.
Mais je n’arrive pas à m’y faire. J’entends les voisines parler de leurs enfants qui passent tous les dimanches à la maison, qui font les courses pour leurs parents ou les emmènent chez le médecin. Pourquoi pas nous ?
Un dimanche matin, j’ai décidé d’inviter tout le monde à déjeuner. J’ai passé la veille à préparer un pot-au-feu comme autrefois. À midi, seule Élodie est venue – en coup de vent.
— Maman, je ne peux pas rester longtemps… J’ai une garde à l’hôpital ce soir.
— Tu veux emporter un peu de pot-au-feu ?
— Non merci… Je fais attention à ma ligne.
Elle est repartie après une heure à peine. Le silence est retombé sur la maison comme une chape de plomb.
Les jours passent et je me sens de plus en plus invisible. Parfois je me demande si j’ai trop donné. Si j’ai oublié de leur apprendre que l’amour se nourrit aussi du retour des choses. Peut-être ai-je voulu leur éviter les difficultés que j’ai connues enfant – et qu’en faisant cela, je leur ai volé le sens du devoir familial.
Un soir d’orage, alors que Jean-Pierre dormait déjà, j’ai pris mon carnet et j’ai écrit une lettre à chacun de mes enfants. Pas pour les culpabiliser – non – mais pour leur dire ce que je ressens :
« Mes chers enfants,
Je vous ai aimés plus que tout au monde. J’ai tout donné pour que vous soyez heureux et libres. Mais aujourd’hui, j’ai besoin de vous – pas pour des grandes choses, juste pour un peu de présence. Un coup de fil, une visite… Ce n’est pas grand-chose mais cela changerait tout pour nous.
Je vous embrasse tendrement,
Maman »
J’ai glissé chaque lettre dans une enveloppe et je les ai postées le lendemain matin.
Les jours suivants ont été longs et silencieux. Puis un soir, le téléphone a sonné. C’était Camille.
— Maman… J’ai reçu ta lettre. Je suis désolée… Je n’avais pas compris à quel point tu souffrais.
Sa voix tremblait. Elle a promis de venir le week-end suivant avec Lucie. Peut-être que quelque chose va changer… Peut-être pas.
Mais au fond de moi subsiste une blessure profonde : comment peut-on aimer autant et recevoir si peu en retour ? Est-ce la société qui a changé ? Ou bien avons-nous failli quelque part ?
Je regarde Jean-Pierre dormir paisiblement et je me demande :
« Est-ce que tous les parents finissent par être oubliés ? Ou bien avons-nous encore le pouvoir de réparer ce lien fragile avant qu’il ne soit trop tard ? »