Soixante-dix ans et une fête : Le prix d’un rêve maternel

— Tu es sérieuse, maman ? Tu vas vraiment dépenser tout ça pour une fête ?

La voix de Pierre résonne encore dans ma tête, sèche, tranchante, alors que je ramasse les confettis collés au parquet. La lumière du matin éclaire les verres vides et les assiettes empilées. Hier soir, la maison était pleine de rires, de musique, de souvenirs. Aujourd’hui, elle est vide, glaciale, comme mon cœur.

J’ai soixante-dix ans. Toute ma vie, j’ai rêvé d’une grande fête, d’un moment où toute la famille serait réunie autour de moi, où je pourrais enfin être au centre, ne serait-ce qu’une fois. J’ai économisé sou à sou : quelques billets mis de côté chaque mois sur ma petite retraite d’ancienne institutrice à Tours. Je n’ai jamais rien demandé à personne. Mais voilà, Pierre et Claire avaient d’autres projets pour cet argent.

— Tu sais très bien qu’on voulait acheter une maison plus grande…

Claire n’a pas crié, elle. Elle a simplement baissé les yeux, la voix tremblante. J’ai senti son reproche comme une gifle silencieuse. Leur appartement à La Riche est exigu avec deux enfants, c’est vrai. Mais est-ce à moi de sacrifier mon seul rêve ?

Hier matin, tout était prêt : les tables dressées dans le jardin, les bouquets de pivoines, la nappe blanche brodée par ma mère. J’ai même engagé un petit traiteur du quartier pour le buffet. Les voisins sont venus, mes amis du club de lecture aussi. Mais Pierre est arrivé en retard, le visage fermé, Claire derrière lui, les bras croisés.

— Tu aurais pu nous en parler avant…

J’ai senti la colère monter en moi. Pourquoi faudrait-il toujours que je me justifie ? N’ai-je pas le droit, moi aussi, à un peu de folie ?

— C’est mon argent, Pierre ! Je n’ai jamais rien fait pour moi…

Il a haussé les épaules et s’est éloigné vers le fond du jardin. Claire a essuyé une larme discrète avant de rejoindre les enfants qui jouaient près du vieux cerisier.

La fête a continué malgré tout. Les invités riaient, chantaient des chansons d’autrefois. On a dansé sur Charles Aznavour et Edith Piaf. J’ai soufflé mes bougies sous les applaudissements. Mais je voyais bien que Pierre ne souriait pas. Il parlait à peine à sa sœur Lucie, venue exprès de Lyon avec ses deux filles. Lucie m’a serrée fort dans ses bras :

— Maman, tu as bien fait. Tu as le droit d’être heureuse.

Mais même son soutien n’a pas suffi à chasser ce malaise qui planait sur la fête comme un nuage gris.

Après le départ des derniers invités, Pierre et Claire sont restés pour m’aider à ranger. Le silence était lourd. J’ai tenté un sourire :

— Merci d’être restés…

Pierre a soupiré :

— On va rentrer. On parlera demain.

Ils sont partis sans un mot de plus. J’ai refermé la porte sur leur silence.

Cette nuit-là, j’ai peu dormi. Les souvenirs tournaient dans ma tête : les sacrifices pour élever mes enfants seule après la mort de leur père ; les heures passées à corriger des copies pour arrondir les fins de mois ; les Noëls modestes mais chaleureux… Et maintenant ? Je suis seule avec mes regrets.

Ce matin, je regarde la photo prise hier soir : moi au centre, entourée de mes petits-enfants qui rient aux éclats. Un instant de bonheur pur… mais à quel prix ?

Je repense à la conversation surprise entre Pierre et Claire dans la cuisine :

— Elle ne comprend pas qu’on galère…
— Elle a toujours tout fait pour nous pourtant…

Je voudrais leur dire que je comprends leur frustration, que j’aurais aimé pouvoir tout leur donner sans rien garder pour moi. Mais si je ne vis pas maintenant, quand le ferai-je ?

En France aujourd’hui, on parle beaucoup du devoir envers la famille, du sacrifice des parents pour leurs enfants. Mais où est la limite ? Ai-je été égoïste ou simplement humaine ?

Je regarde par la fenêtre le jardin encore jonché de ballons dégonflés et je me demande : est-ce que le bonheur d’un jour vaut vraiment le prix du silence qui s’est installé entre nous ? Est-ce qu’on peut être mère sans jamais penser à soi ? Qu’en pensez-vous ?