Quand l’amour devient un compte à régler : Histoire d’une mère à Saint-Denis
— Tu comptes encore acheter du lait bio ? Tu crois qu’on a les moyens ?
La voix de Julien, mon mari, résonne dans la cuisine exiguë de notre appartement HLM à Saint-Denis. Je serre la boîte de lait contre moi, le regard fixé sur le carrelage fissuré. Ma fille, Lucie, pleure dans sa chaise haute. Je me sens prise au piège, comme chaque matin depuis des mois.
Avant Lucie, tout semblait simple. Julien et moi, on riait, on rêvait de voyages, de concerts à la Cigale, de week-ends à Honfleur. Mais depuis la naissance de Lucie, tout s’est transformé en calculs, en listes de courses, en factures alignées sur la table basse du salon. J’ai arrêté de travailler pour m’occuper d’elle. Julien disait : « Profite, c’est unique, je m’occupe de tout. »
Mais très vite, les regards ont changé. Les siens surtout. Il rentrait tard, fatigué, les épaules voûtées par son boulot d’électricien. Les fins de mois étaient difficiles. Un soir, il a posé son relevé bancaire devant moi.
— Tu vois bien qu’on ne peut pas continuer comme ça.
J’ai senti la honte me brûler les joues. J’ai cherché une solution. J’ai trouvé une petite mission chez Monoprix, trois soirs par semaine. Je rentrais épuisée, mais fière d’avoir gagné mes propres vingt euros. Je pensais que Julien serait soulagé.
Mais il a juste haussé les épaules.
— C’est pas avec ça qu’on va payer le loyer.
Les disputes sont devenues notre routine. Un matin, alors que je préparais Lucie pour la crèche, il a lancé :
— Si tu veux vraiment aider, trouve-toi un vrai boulot !
J’ai éclaté :
— Tu crois que c’est facile ? Qui va s’occuper de Lucie ? Tu veux qu’on la laisse à une inconnue ?
Il a claqué la porte sans répondre. Le silence qui a suivi était plus lourd que n’importe quel cri.
Ma mère m’appelait souvent. Elle sentait que quelque chose n’allait pas.
— Claire, tu dois penser à toi aussi. Tu ne peux pas tout porter sur tes épaules.
Mais comment penser à moi quand chaque centime compte ? Quand même acheter un paquet de couches devient un sujet de dispute ?
Le soir, quand Lucie dort enfin, je m’assois sur le canapé et je regarde Julien fixer son portable. On ne se parle plus vraiment. On échange des listes : « Il manque du riz », « La poussette est cassée », « T’as payé l’électricité ? »
Un dimanche, alors que je pliais le linge dans la chambre, j’ai entendu Julien parler au téléphone :
— Je sais pas combien de temps je vais tenir comme ça… Elle comprend rien…
J’ai senti mon cœur se serrer. Je n’étais plus sa complice, juste un poids supplémentaire.
J’ai essayé d’en parler avec lui le soir-même.
— Julien, tu crois qu’on pourrait… retrouver un peu ce qu’on avait avant ? Juste une soirée pour nous deux ?
Il a soupiré :
— On n’a pas les moyens pour des sorties. Faut grandir un peu, Claire.
J’ai pleuré en silence cette nuit-là. J’avais l’impression d’être devenue invisible.
Les semaines ont passé. J’ai commencé à éviter ses regards, à me réfugier dans les bras de Lucie. Parfois je me surprenais à compter mes propres économies cachées dans une boîte à chaussures — vingt euros ici, dix euros là — comme une gamine qui rêve de s’enfuir.
Un soir d’orage, alors que la pluie battait contre les vitres et que Lucie avait du mal à dormir, j’ai craqué.
— Julien, est-ce que tu m’aimes encore ?
Il m’a regardée longtemps sans rien dire. Puis il a murmuré :
— Je sais pas… Tout est devenu trop compliqué.
Je me suis sentie tomber dans un gouffre sans fond. J’ai pensé à partir chez ma mère avec Lucie. Mais je n’avais pas le courage. Pas encore.
Le lendemain matin, en déposant Lucie à la crèche municipale, j’ai croisé Sophie, une autre maman du quartier.
— Ça va Claire ? T’as l’air épuisée…
Je lui ai tout raconté en pleurant sur un banc du square. Elle m’a serrée fort.
— Tu sais, t’es pas seule. Beaucoup de couples traversent ça… Mais faut pas laisser l’argent tuer l’amour.
Ses mots m’ont fait réfléchir toute la journée. Le soir venu, j’ai pris mon courage à deux mains et j’ai proposé à Julien qu’on consulte un conseiller conjugal gratuit à la mairie.
Il a accepté sans enthousiasme mais il est venu.
Chez la conseillère, j’ai tout déballé : la peur de manquer d’argent, la solitude, l’impression d’être devenue une étrangère dans ma propre maison.
Julien a parlé aussi — de sa fatigue, de sa peur de ne pas être à la hauteur, de son sentiment d’échec.
Ce n’était pas magique. On ne s’est pas réconciliés en une séance. Mais on a recommencé à se parler autrement que par des chiffres ou des reproches.
Aujourd’hui encore, rien n’est simple. Les fins de mois restent difficiles. Mais on essaie d’être une équipe pour Lucie — et pour nous aussi.
Parfois je me demande : est-ce que l’amour peut vraiment survivre aux factures et aux attentes ? Est-ce qu’on peut retrouver la confiance quand elle a été brisée par le poids du quotidien ? Qu’en pensez-vous ?