Quand la famille ne suffit plus : Mon isolement derrière les murs de notre appartement parisien

— Tu pourrais au moins m’appeler de temps en temps, maman ! ai-je crié, la voix tremblante, le téléphone serré contre mon oreille. Mais déjà, le silence au bout du fil me répondait. Elle avait raccroché. Encore une fois.

Je suis restée là, dans la cuisine, les mains moites, le regard perdu sur la fenêtre embuée par la pluie de novembre. Paul jouait dans le salon avec ses petites voitures, imperturbable. Mon mari, François, était déjà parti travailler depuis l’aube, comme chaque matin. Je me suis sentie submergée par une vague de tristesse, comme si l’appartement lui-même se refermait sur moi.

Ma mère habite à deux stations de métro. Deux ridicules stations. Mais depuis la naissance de Paul, il y a trois ans, elle n’est venue que pour les anniversaires et Noël. Elle dit qu’elle est fatiguée, qu’elle a sa vie. Mais moi ? Ma vie à moi s’est arrêtée le jour où j’ai quitté mon travail pour m’occuper de Paul à plein temps. J’aimais mon métier d’infirmière à l’hôpital Saint-Antoine. J’aimais sentir que j’étais utile, que j’avais une place dans ce monde.

Maintenant, mes journées se ressemblent toutes : lever Paul, préparer le petit-déjeuner, ranger, lessiver, jouer à cache-cache dans le couloir étroit, préparer le déjeuner… Et attendre. Attendre que François rentre. Mais quand il franchit la porte, il est déjà ailleurs. Il pose son sac, embrasse Paul sur le front et s’enferme dans son bureau pour finir ses dossiers. Je n’existe plus.

Hier soir encore, j’ai tenté d’engager la conversation :
— François, tu sais… Je me sens seule. J’ai l’impression que personne ne me voit.
Il a soupiré sans lever les yeux de son ordinateur :
— Tu exagères, Camille. Tu as Paul toute la journée avec toi ! Et puis ta mère n’est pas loin.

J’aurais voulu hurler. Oui, j’ai Paul. Mais il a trois ans ! Il ne comprend pas pourquoi maman pleure parfois en silence dans la salle de bains. Il ne comprend pas pourquoi je regarde les autres familles dans le square avec envie et tristesse mêlées.

Je me suis surprise à envier ces femmes qui rient entre elles sur les bancs du parc Monceau pendant que leurs enfants jouent ensemble. Moi, je n’ose plus aller vers les autres mamans. J’ai l’impression d’être transparente.

Un matin, j’ai croisé ma voisine du dessus, Madame Lefèvre, dans l’ascenseur.
— Vous allez bien, Camille ? Vous avez l’air fatiguée…
J’ai souri faiblement :
— Oh, vous savez… Les nuits sont courtes avec un petit !
Elle m’a touché le bras avec douceur :
— Si vous avez besoin de parler… Je suis là.
Mais je n’ai pas osé accepter. La honte me collait à la peau.

La semaine dernière, j’ai tenté une dernière fois d’appeler ma mère.
— Maman… J’aurais besoin de toi. Juste une heure…
Sa voix était sèche :
— Camille, tu dois apprendre à te débrouiller seule. Moi aussi j’ai eu des moments difficiles.

J’ai raccroché avant qu’elle ne puisse ajouter autre chose. J’ai pleuré longtemps ce soir-là. Paul est venu me serrer dans ses bras avec ses petits bras potelés :
— Maman triste ?
J’ai hoché la tête en souriant pour ne pas l’inquiéter.

Le lendemain matin, j’ai décidé d’écrire une lettre à François. J’y ai mis tout ce que je n’arrivais plus à lui dire : ma fatigue, mon sentiment d’inutilité, mon besoin d’être écoutée et soutenue. Il a lu la lettre en silence le soir même.
— Camille… Je ne savais pas que tu allais si mal. Pourquoi tu ne m’as rien dit ?
J’ai éclaté de rire nerveusement :
— Je te le dis tous les jours ! Mais tu ne m’entends pas.
Il a baissé les yeux et m’a prise maladroitement dans ses bras.

Depuis cette nuit-là, il fait des efforts. Il rentre plus tôt, joue avec Paul pendant que je prends un bain ou que je lis quelques pages d’un roman oublié sur ma table de chevet. Mais le vide reste là. Ma mère ne donne plus signe de vie.

Parfois je me demande si c’est moi qui ai raté quelque chose. Est-ce que j’attends trop des autres ? Est-ce que la famille devrait suffire à combler tous nos manques ?

Un dimanche matin, alors que Paris s’éveillait sous un ciel gris perle, j’ai pris Paul par la main et nous sommes allés au marché d’Aligre. Les odeurs de fruits frais et les cris des marchands m’ont rappelé mon enfance avec maman. J’ai eu envie de l’appeler pour lui dire que je pensais à elle… Mais je n’ai pas osé.

Sur le chemin du retour, Paul a levé les yeux vers moi :
— Maman, t’es contente ?
Je lui ai souri tristement :
— Oui mon chéri… Je suis contente parce que je suis avec toi.
Mais au fond de moi, je savais que ce n’était pas suffisant.

Ce soir encore, je regarde par la fenêtre les lumières de Paris qui s’allument une à une et je me demande : est-ce qu’on peut vraiment tout attendre de sa famille ? Ou faut-il apprendre à chercher ailleurs ce qui nous manque tant ?

Et vous… Est-ce que vous avez déjà ressenti cette solitude malgré la présence des vôtres ? Est-ce que la famille suffit vraiment à remplir tous les vides ?