Quand j’ai dû choisir entre ma fille et ma famille : le prix d’une mère
— Tu ne comprends donc pas, Maman ? hurla Camille, les yeux rougis par les larmes. Tu ne vois pas ce qu’ils me font subir ?
Je restai figée, la main crispée sur la nappe en coton bleu de la cuisine. Autour de nous, la maison résonnait encore des voix de la veille, quand toute la famille s’était réunie pour l’anniversaire de mon père. Mais ce matin-là, il ne restait que le silence, lourd, coupant, et la colère de ma fille.
Camille avait dix-sept ans, l’âge où l’on rêve de liberté mais où le monde semble vouloir vous enfermer dans des cases. Depuis quelques mois, elle s’habillait différemment, portait des vêtements amples, des couleurs sombres, et avait coupé ses cheveux courts. Mon frère, Jean, n’avait pas pu s’empêcher de faire une remarque devant tout le monde :
— Tu ressembles à un garçon maintenant ! Tu veux nous faire honte ou quoi ?
Ma mère, toujours si attachée aux traditions du village, avait détourné les yeux. Mon père avait soupiré. Et moi… moi, je n’avais rien dit. J’étais restée là, paralysée par la peur de briser l’harmonie fragile de notre famille.
Mais ce matin-là, Camille n’en pouvait plus. Elle me regardait avec une détresse que je n’avais jamais vue dans ses yeux.
— Ils ne m’acceptent pas, Maman. Même toi, tu ne dis rien !
J’ai senti une brûlure monter dans ma gorge. J’ai voulu lui dire que je l’aimais plus que tout, que je voulais la protéger. Mais comment protéger son enfant quand on a soi-même peur d’être rejetée ?
Le téléphone a sonné. C’était ma mère.
— Élisabeth, il faut qu’on parle de Camille. Elle exagère. Ici, on ne fait pas ce genre de choses. Tu dois la remettre dans le droit chemin.
Sa voix était dure, sans appel. J’ai senti mes mains trembler.
— Maman… Camille est comme elle est. Elle ne fait de mal à personne.
— Ce n’est pas une question de mal ou de bien ! C’est une question de respect pour la famille.
J’ai raccroché sans répondre. J’avais l’impression d’étouffer dans cette maison pleine de souvenirs et de non-dits.
Le soir venu, Camille est rentrée du lycée plus tôt que d’habitude. Elle avait les yeux gonflés.
— Ils m’ont insultée devant tout le monde aujourd’hui. Même les profs ont fait semblant de ne rien voir.
Je me suis assise à côté d’elle sur le canapé. J’ai pris sa main dans la mienne.
— Je suis désolée, ma chérie. Je n’aurais jamais dû te laisser seule face à eux.
Elle a posé sa tête sur mon épaule et a éclaté en sanglots. J’ai compris à cet instant que je devais choisir : ma fille ou ma famille.
Le lendemain, j’ai appelé Jean.
— Tu n’as pas le droit de parler à Camille comme ça. Si tu recommences, tu ne remettras plus les pieds chez moi.
Il a ri jaune.
— Tu vas choisir ta fille contre ta propre famille ? Tu es folle ou quoi ?
Mais cette fois-ci, je n’ai pas cédé.
Les semaines suivantes ont été un enfer. Ma mère m’a traitée d’ingrate. Mon père ne m’a plus adressé la parole. Les voisins du village ont commencé à chuchoter sur notre passage :
— Tu as vu la fille d’Élisabeth ? On dirait un garçon…
Camille s’est repliée sur elle-même. Elle ne voulait plus sortir. Je voyais son regard s’éteindre un peu plus chaque jour.
Un soir, alors que je préparais le dîner, elle est venue me voir :
— Maman… tu regrettes ?
J’ai posé mon couteau et je l’ai regardée droit dans les yeux.
— Jamais. Je préfère perdre tout le reste plutôt que de te perdre toi.
Elle a souri pour la première fois depuis des semaines. Mais au fond de moi, la douleur était là : celle d’avoir trahi mes parents, d’avoir brisé l’unité familiale pour défendre mon enfant.
Les mois ont passé. Camille a fini par trouver un groupe d’amis qui l’acceptaient telle qu’elle était. Moi, j’ai appris à vivre sans les repas du dimanche en famille, sans les fêtes traditionnelles du village.
Parfois, je croise ma mère au marché. Elle détourne les yeux. Mon père fait semblant de ne pas me voir. Mais quand je rentre chez moi et que je vois Camille sourire à nouveau, je me dis que j’ai fait le bon choix.
Pourtant, la nuit, quand tout est silencieux et que je repense à mon enfance dans cette maison pleine de rires et d’amour, une question me hante :
Ai-je été une bonne mère… ou ai-je trahi mes racines ? Est-ce qu’on peut vraiment choisir entre ceux qu’on aime sans se perdre soi-même ?