Pourquoi suis-je devenue un fardeau ? – L’histoire d’une belle-fille française face à la maladie et au regard de sa belle-mère
— Tu crois vraiment que tu peux continuer comme ça, Camille ? Tu ne vois pas que tu tires tout le monde vers le bas ?
La voix de ma belle-mère, Monique, résonne encore dans ma tête. Je suis assise sur le canapé du salon, les mains tremblantes, le souffle court. Depuis que la sclérose en plaques a envahi mon corps, chaque geste est devenu une épreuve. Mais rien n’est plus douloureux que ce regard de pitié mêlé de reproche qu’elle me lance à chaque visite.
Je me souviens du jour où j’ai rencontré Julien, mon mari. Nous étions étudiants à Lyon, insouciants, amoureux. Ma mère, Hélène, était fière de moi : « Ma fille va réussir, elle va fonder une belle famille. » Et puis il y a eu ce mariage à la mairie du 3e arrondissement, la robe blanche, les sourires sincères. Monique m’a accueillie avec chaleur, du moins je le croyais.
Mais tout a changé il y a trois ans, quand les premiers symptômes sont apparus. D’abord la fatigue, puis les chutes inexpliquées. Les médecins ont mis des mois à poser un diagnostic. Pendant ce temps, Monique murmurait déjà à Julien : « Tu es sûr qu’elle ne simule pas un peu ? Elle n’a jamais été très robuste… »
Le jour où le neurologue a prononcé le mot « sclérose », j’ai vu le visage de Julien se décomposer. Il m’a serrée dans ses bras, mais j’ai senti sa peur. Ma mère a pleuré en silence. Monique, elle, a haussé les épaules : « Il y a des traitements maintenant, non ? Faut pas dramatiser. »
Depuis, chaque repas de famille est devenu un champ de mines. Monique ne rate jamais une occasion de souligner ce que je ne peux plus faire : « Tu ne peux pas porter Léa ? Laisse-moi faire… Oh, tu ne peux pas monter l’escalier ? Tu devrais penser à déménager… »
Julien tente de me défendre, parfois timidement :
— Maman, arrête… Camille fait ce qu’elle peut.
Mais elle rétorque toujours :
— Je pense à toi aussi, mon fils. Tu as le droit d’être heureux. Tu n’es pas obligé de sacrifier ta vie.
Un soir d’hiver, alors que la pluie battait contre les vitres et que Léa dormait à l’étage, j’ai surpris une conversation entre Julien et sa mère dans la cuisine.
— Tu ne vas pas rester toute ta vie avec une femme malade, Julien. Tu es jeune encore. Il n’est peut-être pas trop tard pour refaire ta vie…
J’ai senti mon cœur se briser en mille morceaux. J’ai voulu crier, hurler que je n’étais pas un poids mort, que j’aimais Julien plus que tout. Mais je suis restée là, figée par la honte et la peur.
Les semaines suivantes ont été un calvaire silencieux. Je voyais Julien s’éloigner peu à peu. Il rentrait plus tard du travail, évitait mon regard. Un soir, il m’a avoué :
— Je ne sais plus quoi faire, Camille. J’ai l’impression de te perdre… et de me perdre aussi.
J’ai éclaté en sanglots.
— Tu crois que j’ai choisi cette maladie ? Tu crois que je ne donnerais pas tout pour redevenir celle que tu as épousée ?
Il m’a pris la main.
— Je t’aime… mais c’est dur.
Ma mère venait souvent m’aider avec Léa. Elle essayait de me rassurer :
— Ne laisse pas Monique te détruire. Tu as le droit d’être aimée même malade.
Mais je sentais son inquiétude derrière ses mots. Elle aussi avait changé de regard sur moi. Elle qui vantait ma force et mon indépendance me parlait désormais comme à une enfant fragile.
Un dimanche après-midi, alors que Monique était venue « donner un coup de main », Léa est tombée dans l’escalier. J’ai couru aussi vite que j’ai pu — trop lentement — et Monique a crié :
— Voilà où ça mène de laisser une malade s’occuper d’un enfant !
J’ai eu envie de disparaître.
Ce soir-là, j’ai écrit une lettre à Julien.
« Je comprends si tu veux partir. Je ne veux pas être celle qui t’empêche d’être heureux. Mais sache que je t’aime et que je me bats chaque jour pour rester debout. Pour toi, pour Léa… pour moi aussi. »
Il a lu la lettre en silence puis m’a serrée contre lui.
— Je ne veux pas te quitter. Mais il faut qu’on trouve un moyen de survivre à tout ça… ensemble.
Nous avons commencé une thérapie de couple. Lentement, Julien a recommencé à me regarder comme avant. Mais Monique n’a jamais cessé ses remarques acerbes.
Un jour, j’ai trouvé le courage de lui répondre.
— Vous pensez vraiment que je mérite d’être abandonnée parce que je suis malade ? Est-ce cela l’amour dans votre famille ?
Elle m’a regardée sans ciller.
— L’amour ne doit pas être un sacrifice éternel.
Je lui ai répondu doucement :
— Mais parfois aimer, c’est justement accepter l’autre dans sa fragilité.
Aujourd’hui encore, je me bats contre la maladie et contre les préjugés. Parfois je doute de ma valeur. Mais quand Léa me serre dans ses bras et murmure « Maman, tu es forte », je retrouve un peu d’espoir.
Est-ce qu’on mérite moins d’amour parce qu’on est malade ? Ou bien est-ce justement dans l’épreuve que l’amour se révèle vraiment ? Qu’en pensez-vous ?