Mariée sans marié : Le jour où j’ai dansé seule
« Tu ne vas quand même pas faire ça, Camille ! » La voix de ma mère résonne dans la petite cuisine, tranchante, presque cruelle. Je serre le bouquet si fort que les tiges me blessent la paume. Il est 10h du matin, le soleil perce à peine les rideaux de dentelle, et je suis déjà en robe blanche, maquillée, prête. Mais Thomas n’est pas là. Thomas est à l’hôpital.
Tout a basculé à 7h13. Un appel de son frère, Julien : « Camille, Thomas a fait un malaise. Ils l’emmènent à l’hôpital de Saint-Étienne. » J’ai cru à une mauvaise blague. J’ai ri, nerveusement. Puis j’ai vu le visage blême de mon père, les mains tremblantes de ma sœur Lucie. Et j’ai compris que ce n’était pas un cauchemar.
La maison familiale est en ébullition. Ma tante hurle au téléphone pour prévenir les invités. Mon oncle discute avec le traiteur : « On annule tout ? On fait quoi ? » Ma grand-mère pleure dans le salon, répétant en boucle : « Pauvre petit… »
Je me réfugie dans la salle de bains, m’appuie contre le carrelage froid. Mon reflet me renvoie une image absurde : une mariée sans marié. Je pense à Thomas, à son sourire timide, à ses mains qui tremblaient hier soir quand il m’a dit qu’il avait peur de ne pas être à la hauteur. Je pense à nos rêves d’enfants, à nos promesses murmurées sous les platanes du parc municipal.
Lucie frappe doucement à la porte. « Camille… Tu veux que je vienne avec toi à l’hôpital ? »
Je secoue la tête. Non. Je ne veux pas voir Thomas branché à des machines, je ne veux pas qu’il me voie en robe blanche alors qu’il lutte pour respirer. Je veux me souvenir de lui debout, vivant, prêt à m’embrasser devant tout le village.
Le téléphone sonne encore. C’est Thomas. Sa voix est faible mais il essaie de plaisanter : « Tu sais, j’ai toujours voulu rater un mariage… mais pas le nôtre ! » Je ris et je pleure en même temps. Il me supplie : « Camille, ne laisse pas tomber. Fais-le pour nous. Danse pour moi. »
Je raccroche et je prends une décision folle : je vais célébrer ce mariage sans lui. Pas pour faire semblant, pas pour sauver les apparences, mais parce que c’est ce qu’il veut. Parce que c’est ce que je veux aussi, au fond.
À midi, j’entre dans la mairie, seule. Les invités sont là, silencieux, certains gênés, d’autres émus aux larmes. Le maire me regarde avec compassion : « Mademoiselle Martin… Vous êtes sûre ? »
Je hoche la tête. « Oui. Pour Thomas. »
La cérémonie est étrange, irréelle. Je prononce mes vœux devant une chaise vide. Ma voix tremble mais je tiens bon : « Je promets d’aimer Thomas dans la joie comme dans l’épreuve… même aujourd’hui, même sans lui à mes côtés. »
Après la mairie, nous nous retrouvons dans la salle des fêtes du village. Le traiteur a maintenu le repas – « Ça se congèle mal, ces choses-là », a-t-il marmonné en haussant les épaules. Les invités hésitent à trinquer, certains chuchotent que c’est indécent de faire la fête alors que Thomas est malade.
Ma mère s’approche de moi : « Tu es folle, Camille… Tu vas regretter toute ta vie d’avoir fait ça sans lui ! »
Je sens la colère monter : « Ce n’est pas toi qui aimes Thomas ! Ce n’est pas toi qui dois vivre avec ce vide ! »
Lucie prend ma main et m’entraîne sur la piste de danse. La musique démarre – notre chanson préférée – et je ferme les yeux. Je danse seule au milieu des regards gênés et des flashs des téléphones portables. Je danse pour Thomas, pour moi, pour ce rêve brisé mais pas éteint.
Au fil des heures, l’ambiance change. Les invités se détendent, rient un peu plus fort, osent venir me parler : « Tu es courageuse », « C’est beau ce que tu fais », « Il sera fier de toi ». Mon père finit par sourire timidement : « Tu sais… ton grand-père aurait fait pareil pour ta grand-mère. »
La nuit tombe sur le village endormi. Je m’assieds dehors sur le banc devant la salle des fêtes, la robe froissée et les pieds nus dans l’herbe humide. Lucie me rejoint avec deux coupes de champagne.
« Tu crois qu’il va s’en sortir ? » murmure-t-elle.
Je regarde les étoiles et je pense à Thomas, seul dans sa chambre d’hôpital, peut-être en train de regarder la même lune que moi.
« Je ne sais pas », je réponds enfin. « Mais aujourd’hui j’ai compris que l’amour ne dépend pas d’une cérémonie parfaite ni d’un gâteau partagé à deux. L’amour c’est d’avancer même quand tout s’écroule autour de soi… »
Et vous ? Auriez-vous eu le courage de danser seule ce jour-là ? Est-ce que l’amour peut vraiment survivre à l’absence ?