Ma petite Camille en robe Chanel : Suis-je vraiment une mauvaise mère ?

« Tu n’as pas honte, Sophie ? » La voix de ma mère résonne encore dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Je serre la petite main de Camille, qui s’accroche à ma jupe, sa robe Chanel blanche éclatante contrastant avec la nappe à carreaux délavée. Autour de nous, le silence s’est abattu sur le repas de famille, seulement troublé par le cliquetis nerveux des couverts.

Je baisse les yeux, incapable de soutenir le regard accusateur de mon père. « Ce n’est qu’une robe… » je murmure, mais personne ne m’écoute. Ma sœur, Élodie, lève les yeux au ciel : « Tu veux qu’on parle du prénom aussi ? Camille… On dirait une Parisienne ! »

Je sens la colère monter. Pourquoi ce village ne supporte-t-il pas la différence ? Pourquoi tout ce que je fais pour ma fille devient-il un sujet de moquerie ou de critique ?

Tout a commencé le jour où j’ai ramené Camille de la maternité. J’avais choisi pour elle ce prénom doux, élégant, loin des prénoms traditionnels du coin comme Marie ou Jeanne. Je voulais qu’elle ait une chance différente, qu’elle ne soit pas condamnée à la même vie que moi : lever à l’aube pour traire les vaches, les mains abîmées par le froid et la terre.

Mon mari, François, m’a soutenue au début. « Si tu veux qu’elle ait mieux que nous, fais-le », disait-il. Mais il n’avait pas prévu l’ampleur des réactions. Au marché, les voisines chuchotaient : « Tu as vu la petite Camille ? Toujours habillée comme une poupée… »

J’ai commencé à commander des vêtements sur Internet, des marques que je n’aurais jamais pu m’offrir enfant. Chanel, Jacadi, Petit Bateau… Je voulais que Camille soit belle, qu’elle attire les regards admiratifs. Mais très vite, ce sont les regards envieux et méprisants qui se sont posés sur nous.

Un jour, à la sortie de l’école maternelle, la maîtresse m’a prise à part : « Madame Martin, certains parents trouvent que Camille est… différente. Peut-être pourriez-vous… l’habiller plus simplement ? » J’ai senti mes joues brûler d’humiliation. Camille a baissé la tête, comme si elle comprenait déjà qu’elle n’était pas comme les autres.

À la maison, François a commencé à douter : « Tu crois pas qu’on en fait trop ? Elle n’a que quatre ans… »

Mais comment expliquer ce besoin viscéral de donner à mon enfant ce que je n’ai jamais eu ? Petite, je portais les vêtements usés de mes cousines. À chaque rentrée scolaire, je priais pour avoir un cartable neuf. Je me souviens encore du regard moqueur des autres enfants.

Un soir d’hiver, alors que la neige tombait sur les toits du village, j’ai surpris une conversation entre Élodie et ma mère : « Sophie veut juste se faire remarquer. Elle croit qu’elle vaut mieux que nous… »

J’ai pleuré toute la nuit. Le lendemain matin, en habillant Camille dans sa robe en laine rose pâle, j’ai hésité. Et si elles avaient raison ?

Mais quand j’ai vu le sourire de ma fille devant le miroir, j’ai oublié tous les jugements. Pour elle, j’étais une bonne maman.

Les semaines ont passé et l’isolement s’est accentué. Les invitations aux goûters d’anniversaire se sont faites plus rares. À la boulangerie, on me saluait à peine.

Un samedi matin, alors que je promenais Camille dans le parc du village, une vieille dame s’est approchée : « Vous savez, ma petite Sophie, on n’a pas besoin de tout ça pour être heureuse… »

Je n’ai rien répondu. Comment expliquer ce vide en moi que seule la beauté de ma fille semblait combler ?

Un soir d’été, alors que François rentrait tard du travail, il m’a trouvée assise sur le lit de Camille, entourée de ses robes soigneusement pliées.

— Tu crois vraiment qu’elle sera plus heureuse comme ça ?
— Je veux juste qu’elle ait une vie meilleure…
— Mais à quel prix ?

J’ai éclaté en sanglots. Pour la première fois, j’ai avoué ma peur : celle que Camille souffre du manque d’amour ou de reconnaissance comme moi autrefois.

Quelques jours plus tard, Camille est rentrée de l’école en pleurant : « Maman, pourquoi les autres disent que je suis bizarre ? »

Mon cœur s’est brisé. J’ai compris alors que mon amour pouvait aussi devenir un fardeau.

J’ai décidé d’aller parler à la maîtresse et aux autres parents. J’ai expliqué mon histoire, mes blessures d’enfance. Certains ont compris. D’autres non.

Aujourd’hui encore, je doute. Quand je regarde Camille jouer dans le jardin avec sa robe simple et ses bottes pleines de boue, je me demande si j’ai fait le bon choix.

Est-ce aimer trop que de vouloir offrir le meilleur à son enfant ? Où s’arrête l’amour et où commence l’excès ? Peut-on vraiment être une bonne mère dans un monde qui juge tout ce qui sort de la norme ?