Ma mère m’a assignée en justice : le jour où tout a basculé

« Tu vas ouvrir cette lettre, Camille ? » La voix d’Antoine tremble à peine, mais je sens sa nervosité. Je fixe l’enveloppe posée sur la table de la cuisine, le logo du tribunal bien en évidence. Mon cœur bat si fort que j’ai l’impression qu’il va éclater. Je reconnais l’écriture de ma mère, cette écriture fine et stricte qui m’a tant corrigée quand j’étais enfant. Je n’ose pas toucher la lettre.

« C’est de ta mère… » souffle Antoine, comme si le dire à voix haute pouvait rendre la chose moins réelle.

Je me revois petite, dans notre appartement de Tours, ma mère qui me sermonne parce que j’ai ramené un 14 au lieu d’un 16. Elle n’a jamais été tendre, mais je n’aurais jamais cru qu’elle irait jusque-là. Je finis par ouvrir la lettre. Les mots me brûlent les yeux : « Demande de pension alimentaire pour ascendant ». Elle me réclame de l’argent. Ma propre mère m’assigne en justice.

Je tombe sur la chaise, incapable de parler. Antoine pose sa main sur la mienne. « Qu’est-ce qu’on va faire ? » demande-t-il doucement. Je n’ai pas de réponse. Tout ce que je ressens, c’est une immense trahison.

Le lendemain, je prends le train pour aller voir ma sœur, Élodie, à Angers. Elle ouvre la porte, déjà au courant : « Elle t’a écrit aussi ? » Son visage est fermé, ses yeux rougis. Nous nous asseyons dans sa cuisine, deux sœurs perdues face à une mère qui ne nous a jamais vraiment aimées.

« Tu vas payer ? » demande Élodie.

Je secoue la tête. « Je ne sais pas… Elle ne m’a jamais aidée quand j’en avais besoin. Pourquoi je devrais l’aider maintenant ? »

Élodie soupire. « Parce que c’est la loi… et parce qu’on est en France. »

Je repense à toutes ces années où ma mère nous a élevées seule après le départ de papa. Elle travaillait dur, c’est vrai, mais elle ne nous a jamais donné d’amour. Juste des ordres et des reproches. Quand j’ai eu mon bac avec mention bien, elle n’a même pas souri.

Le soir même, je téléphone à ma mère. Elle décroche après la troisième sonnerie.

« Pourquoi tu fais ça ? » Ma voix tremble.

Un silence glacial. Puis : « Parce que j’en ai besoin, Camille. Je ne peux plus payer mon loyer. Tu crois que c’est facile de demander ça à ses enfants ? »

Je sens la colère monter. « Tu ne m’as jamais rien demandé d’autre que d’être parfaite ! Tu ne m’as jamais prise dans tes bras ! Et maintenant tu veux de l’argent ? »

Elle soupire. « On ne choisit pas toujours… Je suis ta mère. C’est ton devoir. »

Je raccroche en larmes.

Les semaines passent, rythmées par les courriers d’avocats et les discussions sans fin avec Antoine et Élodie. La tension s’infiltre partout : dans mon couple, avec mes enfants qui sentent que quelque chose ne va pas, au travail où je n’arrive plus à me concentrer.

Un soir, alors que je borde mon fils Paul, il me demande : « Maman, pourquoi tu pleures tout le temps ? » Je n’ai pas de réponse à lui donner.

Au tribunal de Tours, le jour de l’audience, je croise ma mère dans le couloir. Elle a vieilli, ses cheveux sont plus gris que dans mes souvenirs. Mais son regard est toujours aussi dur.

Le juge me demande si je consens à verser une pension alimentaire.

Je regarde ma mère. Je pense à tout ce qu’elle ne m’a pas donné, à tout ce que j’ai dû apprendre seule : aimer, consoler, pardonner…

« Non, Monsieur le juge. Je ne peux pas. Pas comme ça. Pas sans qu’elle me parle vraiment. »

Ma mère détourne les yeux.

Après l’audience, Élodie me prend dans ses bras pour la première fois depuis des années.

« On va s’en sortir ensemble, d’accord ? »

Mais le soir venu, seule dans ma chambre, je me demande : est-ce qu’on doit tout pardonner sous prétexte que c’est la famille ? Est-ce que le sang suffit à effacer les blessures ?

Et vous… qu’auriez-vous fait à ma place ?