Ma maison, leur royaume : quand mon fils m’a volé ma vie
« Tu pourrais au moins frapper avant d’entrer dans ma chambre ! » Ma voix tremble, mais personne ne s’arrête. Julien hausse les épaules, un sac de linge sale à la main. « Maman, on n’a pas le temps pour tes manies, la machine est déjà pleine. Claire doit laver les affaires de la petite. » Je serre les poings. Depuis six mois, ma maison n’est plus la mienne.
Tout a commencé un matin de janvier, quand Julien est arrivé, les yeux rougis, tenant Claire par la main et leur fille Lucie endormie dans ses bras. « On a tout perdu, maman. On n’a plus nulle part où aller. » J’ai ouvert la porte sans réfléchir. C’est ce qu’on fait, non ? On accueille ses enfants. On se dit que ce sera temporaire, qu’ils se relèveront vite. Mais les semaines sont devenues des mois, et chaque jour, je me sens un peu plus effacée.
Au début, j’étais heureuse de les avoir près de moi. Le rire de Lucie réchauffait la maison vide depuis la mort de mon mari, François. Mais très vite, les habitudes ont changé. Claire a réorganisé la cuisine : « Ce sera plus pratique comme ça. » Julien a déplacé mes fauteuils pour installer leur télé. Un soir, j’ai retrouvé mes livres entassés dans un carton au grenier. « On avait besoin de place pour le parc de Lucie, tu comprends ? » Non, je ne comprends pas.
Je me surprends à marcher sur la pointe des pieds dans MA maison. Je n’ose plus inviter mes amies du club de lecture : « Ça fait trop de bruit pour la petite », dit Claire en soupirant. Même mon jardin n’est plus à moi : Julien a planté des tomates partout, arrachant mes pivoines préférées sans un mot.
Un soir, alors que je prépare une soupe pour moi seule – ils mangent toujours plus tard, devant la télé –, j’entends Claire chuchoter à Julien : « Ta mère est vraiment bizarre depuis quelque temps… Tu crois qu’elle va tenir le coup ? » Mon cœur se serre. Je me demande si je deviens folle ou si c’est eux qui me rendent invisible.
La tension monte chaque jour. Un matin, je découvre que mes clés ont disparu du porte-clés. Julien me lance : « On préfère garder la porte fermée à clé pour la sécurité de Lucie. » Je n’ai plus accès à mon propre jardin sans demander la permission.
Je tente d’en parler à mon amie Monique au téléphone : « Tu dois poser des limites, Simone ! C’est chez toi ! » Mais comment faire quand chaque tentative tourne au drame ?
Un dimanche, je décide d’inviter mes sœurs pour le déjeuner. Claire me regarde comme si j’avais annoncé une catastrophe : « On avait prévu une sieste pour Lucie… Tu aurais pu demander avant ! » Julien soupire : « Maman, tu pourrais faire un effort… On est fatigués aussi. » Je ravale mes larmes et annule tout.
La nuit, je tourne en rond dans mon lit. Je repense à François, à nos étés passés à refaire la peinture du salon, à nos disputes pour choisir la couleur des rideaux… C’était notre maison. Maintenant, j’ai l’impression d’être une locataire tolérée par charité.
Un matin de mai, alors que je rentre des courses, je trouve Claire en train de fouiller dans mes papiers administratifs. « Je cherchais juste le contrat EDF… On va changer d’opérateur, c’est moins cher ailleurs. » Je sens la colère monter : « Tu n’as pas à toucher à mes affaires ! » Julien arrive aussitôt : « Arrête de crier sur Claire ! Tu exagères ! » Je claque la porte et m’enferme dans ma chambre.
Les jours passent et je deviens l’ombre de moi-même. Je n’ose plus rien dire. J’ai peur de déclencher une dispute ou de passer pour une vieille folle. Parfois, j’imagine partir, tout quitter… Mais où irais-je ? J’ai 68 ans, une retraite modeste et aucun autre endroit où aller.
Un soir d’orage, alors que Lucie pleure et que Claire crie sur Julien parce qu’il a oublié d’acheter du lait, je me surprends à hurler : « Ça suffit ! C’est chez moi ici ! Vous n’avez pas le droit de tout décider ! » Un silence glacial s’abat sur la pièce. Julien me regarde avec des yeux que je ne lui connaissais pas : « Si tu n’es pas contente, tu peux partir… On trouvera une solution sans toi. »
Je monte dans ma chambre en tremblant. Je pleure toutes les larmes de mon corps. Comment en sommes-nous arrivés là ? Comment mon fils peut-il me parler ainsi ?
Le lendemain matin, j’appelle Monique en sanglotant : « Je ne sais plus quoi faire… J’ai peur de finir seule ou à la rue… » Elle me conseille d’aller voir une assistante sociale. Mais j’ai honte. Honte d’en être réduite à demander de l’aide contre mon propre fils.
Les jours suivants, je fais semblant que tout va bien. Mais le soir venu, je note sur un carnet tout ce qu’ils m’ont pris : ma chambre envahie par les jouets de Lucie ; mon salon transformé en salle de jeux ; ma cuisine où je ne reconnais plus rien ; mes souvenirs rangés dans des cartons…
Un matin, alors que je regarde par la fenêtre le soleil se lever sur mon jardin dévasté, je me demande : ai-je encore le droit d’exister ici ? Dois-je me battre pour ce qui reste de ma vie ou dois-je partir sans bruit ?
Dites-moi… Qu’auriez-vous fait à ma place ? Est-ce vraiment ça, vieillir en France aujourd’hui ?