Les biscuits du cœur brisé

« Tu crois vraiment que ça va changer quelque chose, Camille ? » La voix de mon frère Paul résonne dans la cuisine, tranchante comme un couteau à pain. Je serre la poche de confiture de framboise entre mes doigts, tentant d’ignorer la colère qui monte en moi. Sur le plan de travail, les emporte-pièces en forme de cœur attendent, témoins silencieux d’un matin qui aurait dû être simple, mais qui ne l’est plus depuis des mois.

Maman est partie tôt, comme tous les samedis depuis le divorce. Papa dort encore, ou fait semblant. Paul, lui, traîne dans la cuisine, les bras croisés, l’air de me juger. « Tu fais tout ça pour rien », il insiste. Je voudrais lui hurler qu’il a tort, que chaque biscuit compte, que chaque geste est une tentative de réparer ce qui s’est cassé entre nous. Mais je me contente de soupirer et d’étaler la pâte sur la table en bois, celle où l’on prenait le goûter tous ensemble avant que tout ne vole en éclats.

Je me souviens du dernier Noël où nous étions encore une famille. Maman riait en saupoudrant du sucre glace sur les biscuits, Papa chantait faux en décorant le sapin, et Paul et moi nous disputions pour lécher la cuillère. Aujourd’hui, il n’y a plus que le silence et l’odeur du beurre fondu. Je découpe les cœurs avec soin, espérant que leur forme parfaite compensera le chaos ambiant.

Paul s’approche finalement, attrape un morceau de pâte crue et le mâche sans enthousiasme. « Tu sais bien qu’ils ne reviendront pas ensemble », murmure-t-il. Je sens mes yeux me piquer, mais je refuse de pleurer devant lui. « Peut-être pas », je réponds, « mais on peut au moins essayer d’être heureux… un peu. »

Le four préchauffe, la chaleur envahit la pièce. Je dispose les biscuits sur la plaque, creuse un petit cœur au centre de la moitié d’entre eux. Paul me regarde faire, intrigué malgré lui. « Tu te souviens quand Maman disait que les biscuits Linzer étaient magiques ? » Il hoche la tête, un sourire triste sur les lèvres. « Elle disait qu’ils pouvaient réparer n’importe quel chagrin… »

Je tartine généreusement la confiture sur les biscuits du dessous, puis je pose délicatement ceux avec le trou en forme de cœur par-dessus. La confiture déborde un peu, rouge vif comme une blessure à vif. J’attrape le tamis et saupoudre le sucre glace, créant un voile blanc qui recouvre tout – comme si on pouvait vraiment cacher la douleur sous une couche de douceur.

Papa finit par descendre, attiré par l’odeur sucrée. Il s’arrête sur le seuil, hésitant. Paul se raidit, prêt à fuir à la moindre remarque acerbe. Mais Papa ne dit rien ; il s’assoit simplement à table et regarde nos mains s’activer autour des biscuits. Un silence lourd s’installe, mais il est différent cette fois : moins hostile, presque fragile.

Je pose l’assiette de biscuits au centre de la table, en forme de cœur. « C’est pour nous », je dis d’une voix tremblante. Papa me fixe longuement avant de tendre la main et d’en prendre un. Paul l’imite. Nous croquons tous ensemble dans nos biscuits Linzer, et pendant quelques secondes, j’ai l’impression que tout est possible.

Mais la réalité revient vite : Papa se lève brusquement pour répondre à son téléphone ; Paul s’enferme dans sa chambre sans un mot. Je reste seule dans la cuisine, entourée des miettes sucrées et du silence retrouvé.

Plus tard, alors que je range les ustensiles et nettoie la table collante de confiture, Maman rentre enfin. Elle pose son sac avec lassitude et me regarde avec tendresse. « Tu as fait des Linzer ? » demande-t-elle doucement. J’acquiesce sans oser croiser son regard.

Elle s’assied à côté de moi et prend ma main dans la sienne. « Je suis désolée pour tout ça… » souffle-t-elle. Les mots restent coincés dans ma gorge ; je voudrais lui dire que ce n’est pas grave, que je comprends, mais je n’y arrive pas.

On partage un biscuit en silence. Le goût sucré-acidulé me rappelle l’enfance perdue et l’espoir fragile qui subsiste malgré tout.

Ce soir-là, alors que j’observe la boîte à biscuits posée sur le rebord de la fenêtre, je me demande : Est-ce qu’on peut vraiment recoller les morceaux d’une famille brisée ? Ou est-ce que certains cœurs restent fêlés à jamais ?

Et vous… qu’est-ce qui vous aide à traverser les tempêtes familiales ?