Le jour où j’ai dit non à ma voisine

« Tu peux la garder juste une heure, s’il te plaît ? » La voix de Claire résonne dans le couloir, pressée, presque suppliante. Je serre la poignée de ma porte, hésitante. Derrière elle, la petite Lucie me regarde avec ses grands yeux fatigués. Encore une fois. Je sens la colère monter, mêlée à une tristesse sourde. Depuis des mois, c’est toujours moi. Toujours moi qui dépanne, qui annule mes rendez-vous, qui fais semblant de sourire alors que je me sens prise au piège.

Je repense à la première fois où Claire m’a demandé ce service. C’était un samedi matin pluvieux, elle avait l’air si débordée. J’ai accepté sans hésiter. Après tout, entre voisines, on s’entraide, non ? Mais très vite, les demandes se sont multipliées : « Juste une heure », « Je reviens vite », « Tu es tellement douée avec les enfants ». Et moi, je disais oui. Toujours oui. Par gentillesse, par peur de décevoir, par habitude aussi.

Ce soir, alors que je prépare mon dîner, mon téléphone vibre. Un message : « Je suis en retard au travail, tu peux prendre Lucie ? » Je regarde l’horloge. J’avais prévu d’appeler ma sœur, de prendre un bain chaud, de souffler un peu. Mais la culpabilité me ronge déjà. Si je dis non, qui va l’aider ? Et si Lucie se retrouve seule ?

Je me revois enfant à Lyon, ma mère débordée par ses trois emplois, moi qui gardais mon petit frère pendant qu’elle courait partout. Peut-être que c’est pour ça que je n’arrive pas à refuser. Peut-être que j’ai peur de devenir comme ces adultes indifférents qui n’aidaient jamais maman.

Mais ce soir, c’est trop. Je sens mes mains trembler quand j’ouvre la porte à Claire. Elle ne prend même pas le temps d’entrer : « Je te laisse Lucie, je file ! » Elle pose le sac de la petite sur le paillasson et s’éloigne déjà dans l’escalier.

« Claire ! » Ma voix est plus forte que je ne l’aurais cru. Elle se retourne, surprise. « Je… Je ne peux pas ce soir. »

Un silence gênant s’installe. Lucie serre sa peluche contre elle. Claire fronce les sourcils : « Mais… tu as toujours dit oui ! »

Je sens mes joues rougir. « Justement. J’ai besoin de temps pour moi aussi. Je t’ai beaucoup aidée, mais là… je suis fatiguée. »

Son visage se ferme. « Tu sais que je n’ai personne d’autre ! »

Je baisse les yeux. « Je suis désolée… Mais ce n’est pas à moi de tout porter. »

Claire soupire bruyamment et attrape la main de Lucie. « Merci pour rien », lâche-t-elle avant de disparaître dans l’escalier.

Je referme la porte doucement et m’appuie contre le bois froid. Mon cœur bat trop vite. Je me sens coupable, égoïste même. Mais aussi soulagée. Pour la première fois depuis longtemps, j’ai pensé à moi.

Plus tard dans la soirée, j’entends du bruit sur le palier. Des éclats de voix : Claire au téléphone avec sa mère, visiblement en train de négocier une solution de dernière minute. Je tends l’oreille malgré moi.

« Oui maman, je sais… Mais elle aurait pu faire un effort ! »

Je me sens minuscule et grande à la fois. Minuscule parce que j’ai déçu quelqu’un ; grande parce que j’ai enfin posé une limite.

Le lendemain matin, en descendant chercher mon courrier, je croise Claire sur le trottoir. Elle ne me regarde pas. Lucie me fait un petit signe timide avant de s’engouffrer dans la voiture de sa grand-mère.

Je rentre chez moi le cœur lourd. Est-ce que j’ai eu raison ? Est-ce qu’on peut être une bonne personne si on refuse d’aider ? Ou bien faut-il parfois penser à soi pour ne pas se perdre ?

Ce soir-là, en regardant mon reflet dans la fenêtre sombre de ma cuisine, je murmure : « Est-ce que poser ses limites, c’est forcément blesser l’autre ? Et vous… jusqu’où iriez-vous pour aider un voisin ? »