Je ne suis pas la bonne de la famille : le jour où j’ai dit stop
— Gabrielle, tu pourrais repasser les chemises de Paul avant de partir ?
La voix de Camille résonne dans la cuisine, tranchante comme une lame. Je serre la poignée du balai, le cœur serré. Paul, mon fils, est déjà parti travailler. Les enfants jouent dans le salon, inconscients de la tension qui s’installe. Je regarde l’horloge : il est 7h45. Je n’ai pas encore pris mon café, mais j’ai déjà préparé le petit-déjeuner, habillé les petits, vidé le lave-vaisselle. Et maintenant, il faudrait que je repasse ?
Je sens la colère monter, sourde et ancienne. Depuis que Paul et Camille ont eu leurs jumeaux, je viens tous les matins pour aider avant d’aller faire mes courses ou m’occuper de mes propres affaires. Au début, c’était naturel : je voulais être présente, soutenir mes enfants. Mais peu à peu, Camille a commencé à me demander plus. Un service par-ci, un dépannage par-là… Puis c’est devenu une habitude. Une exigence.
— Gabrielle ? Tu m’as entendue ?
Je me retourne. Camille me regarde avec ce petit air impatient qui me donne envie de hurler. Mais je ravale ma fierté.
— Oui, j’ai entendu. Mais je dois y aller, j’ai rendez-vous chez le médecin.
C’est faux. Mais je n’en peux plus. Je sors de l’appartement en claquant la porte doucement pour ne pas réveiller les enfants. Dans l’ascenseur, je sens mes mains trembler. J’ai 67 ans. J’ai élevé trois enfants seule après le décès de mon mari, Jean-Pierre. J’ai travaillé toute ma vie comme infirmière à l’hôpital de Saint-Étienne. J’ai cru que la retraite serait douce, que je pourrais enfin penser à moi. Mais non : on attend toujours plus de moi.
Dans la rue, l’air frais me gifle le visage. Je marche sans but, ruminant ma colère et ma tristesse. Pourquoi est-ce toujours aux femmes de tout porter ? Pourquoi ma belle-fille ne voit-elle pas que je suis fatiguée ?
Le téléphone vibre dans ma poche : un message de Paul.
« Maman, Camille dit que tu es partie fâchée. Tout va bien ? »
Je soupire. Paul est gentil mais aveugle. Il ne voit rien de ce qui se joue à la maison.
Je décide d’aller chez ma voisine et amie, Françoise. Elle m’accueille avec son sourire chaleureux et son café brûlant.
— Encore une matinée difficile ?
Je fonds en larmes.
— Je n’en peux plus, Françoise… J’ai l’impression d’être devenue leur bonne !
Elle pose sa main sur la mienne.
— Tu sais, Gabrielle, tu as le droit de dire non. Tu as donné toute ta vie. Maintenant, c’est à toi de penser à toi.
Ses mots résonnent en moi toute la journée. Je repense à toutes ces années où j’ai tout sacrifié : mes envies, mes voyages rêvés, même mes après-midis au club de lecture. Toujours pour les autres.
Le soir venu, Paul m’appelle.
— Maman, Camille est contrariée… Elle dit que tu n’es pas fiable.
Je sens une boule se former dans ma gorge.
— Paul… Est-ce que tu te rends compte de tout ce que je fais pour vous ?
Il hésite.
— Oui… Enfin, c’est normal non ? Tu es la grand-mère…
Je raccroche sans répondre. Les larmes coulent sur mes joues. Est-ce vraiment normal ?
Le lendemain matin, je décide de ne pas y aller. Je coupe mon téléphone et m’offre un petit-déjeuner au café du coin. Je regarde les gens passer, je savoure mon croissant chaud et mon café crème. Pour la première fois depuis des années, je me sens légère.
À midi, Camille débarque chez moi furieuse.
— Gabrielle ! Tu ne peux pas nous laisser tomber comme ça ! On compte sur toi !
Je la regarde droit dans les yeux.
— Camille, je ne suis pas votre employée. J’ai besoin de temps pour moi aussi.
Elle blêmit.
— Mais… On a besoin d’aide !
— Alors prenez une nounou ou organisez-vous autrement. Moi aussi j’ai une vie.
Elle part sans un mot de plus.
Les jours suivants sont difficiles. Paul ne m’appelle plus. Les petits me manquent terriblement. Mais je tiens bon. Je reprends mes activités : yoga avec Françoise, lecture au parc, sorties au cinéma avec mon amie Lucie.
Une semaine plus tard, Paul vient me voir.
— Maman… On a réfléchi avec Camille. On s’est rendu compte qu’on abusait un peu… On va chercher une aide à domicile pour les matins difficiles.
Je souris tristement.
— Merci Paul… Mais tu sais, ce n’est pas facile pour moi non plus de dire non.
Il me prend dans ses bras.
— On t’aime maman… On ne voulait pas te faire du mal.
Ce soir-là, je m’endors apaisée pour la première fois depuis longtemps.
Aujourd’hui encore, il m’arrive d’aider Paul et Camille — mais seulement quand j’en ai envie et que cela ne me coûte pas trop cher en énergie ou en bonheur personnel. J’ai appris à poser des limites et à dire non sans culpabiliser.
Mais parfois je me demande : pourquoi faut-il attendre d’être au bord de l’épuisement pour oser s’affirmer ? Pourquoi tant de femmes se sentent-elles obligées de tout donner sans rien demander en retour ? Et vous… jusqu’où iriez-vous par amour pour votre famille ?