Je ne suis pas invitée au mariage, mais on attend de moi que je donne mon appartement : Les doubles standards de ma famille
« Tu comprends, maman, c’était plus simple comme ça. » La voix de Julien résonne encore dans ma tête, froide, détachée. Je me souviens de ce jour comme si c’était hier : le soleil filtrait à travers les rideaux de ma petite cuisine de Lyon, et mon fils, mon unique enfant, m’annonçait qu’il s’était marié la veille. Sans moi. Sans un mot. Sans une invitation.
J’ai senti mon cœur se serrer, mes mains trembler sur la tasse de café. « Plus simple pour qui, Julien ? Pour toi ? Pour Camille ? Et moi, alors ? » Il a baissé les yeux, gêné, mais n’a pas répondu. Camille, sa femme, était restée dans le couloir, tenant la main de son fils, Paul, qui n’était pas le mien mais que j’avais accepté comme un petit-fils.
Dix ans ont passé depuis ce jour. Dix ans à faire semblant que tout allait bien. À sourire aux repas de famille, à offrir des cadeaux à Paul et à la petite Lucie, leur fille née deux ans après le mariage. Dix ans à cacher ma blessure derrière des politesses et des tartes aux pommes.
Mais aujourd’hui, tout explose. Julien et Camille sont venus me voir ce matin. Ils se sont assis en face de moi, dans ce salon où chaque meuble raconte une histoire de ma vie. Camille a pris la parole :
— Sylvie, tu sais qu’on a du mal avec l’appartement… Les loyers sont fous à Lyon, et avec deux enfants…
Julien a enchaîné :
— On se disait que… peut-être… tu pourrais nous laisser ton appartement ? Tu pourrais aller en maison de retraite ou louer un petit studio.
J’ai cru m’étouffer. Mon appartement ? Celui que j’ai acheté seule après mon divorce avec Gérard, en travaillant vingt-cinq ans comme infirmière à l’hôpital Édouard-Herriot ? Celui où j’ai élevé Julien, où j’ai pleuré mes nuits blanches et fêté ses anniversaires ?
Je les ai regardés tous les deux. J’ai vu dans leurs yeux non pas de la tendresse ou de la reconnaissance, mais une sorte d’attente froide, presque administrative.
— Vous ne trouvez pas ça injuste ? ai-je murmuré. Vous ne m’avez même pas invitée à votre mariage. J’ai accepté Camille et Paul sans jamais rien dire. Et aujourd’hui, vous attendez que je vous donne tout ce que j’ai ?
Camille a haussé les épaules :
— C’est la famille, non ? On doit s’entraider.
J’ai senti la colère monter en moi. La famille ? Quelle famille ? Celle qui décide sans moi ? Celle qui me met à l’écart quand ça l’arrange et me réclame tout quand ça devient pratique ?
Je me suis levée brusquement. Mes jambes tremblaient mais je tenais bon.
— La famille, c’est aussi le respect ! ai-je crié. Le respect de ce que j’ai vécu, de ce que j’ai donné !
Julien s’est levé à son tour :
— Maman, tu dramatises… On veut juste t’aider à vivre plus confortablement.
— Plus confortablement ? Dans une chambre de 15m2 pendant que vous vivez ici avec vos enfants ?
Un silence glacial est tombé sur la pièce. Paul est entré timidement :
— Mamie…
Je me suis adoucie un instant en voyant ses grands yeux tristes. Ce n’est pas sa faute à lui. Mais comment expliquer à un enfant que les adultes aussi ont mal ?
Après leur départ, je me suis effondrée sur le canapé. Les souvenirs me sont revenus en rafale : les nuits d’angoisse quand Julien était malade, les sacrifices pour payer ses études à Grenoble, les Noëls passés seule depuis qu’il a sa propre famille.
J’ai repensé à ma sœur Claire qui m’avait prévenue : « Fais attention, Sylvie. Les enfants prennent tout pour acquis aujourd’hui. » Je n’avais pas voulu la croire. J’avais voulu être la mère parfaite, celle qui pardonne tout.
Mais aujourd’hui, je me sens trahie. Pas seulement par Julien et Camille, mais par cette société qui pousse les anciens dehors dès qu’ils ne servent plus à rien. J’entends déjà les voisins murmurer : « Elle devrait être contente d’aider son fils… » Mais qui pense à moi ? Qui pense à ce que je ressens ?
Le soir tombe sur Lyon. Je regarde par la fenêtre les lumières s’allumer sur la colline de Fourvière. Je me demande si j’ai raté quelque chose dans l’éducation de Julien. Si j’ai trop donné sans poser de limites.
Je prends mon téléphone et compose le numéro de Claire.
— Allô ?
— Claire… Tu avais raison. Je ne sais plus quoi faire.
Sa voix douce me réconforte un instant.
— Tu dois penser à toi maintenant, Sylvie. Tu as assez donné.
Je raccroche en pleurant doucement. Demain sera un autre jour. Mais ce soir, je me demande : jusqu’où doit-on aller par amour pour sa famille ? Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ?