J’ai accueilli ma mère chez moi – aujourd’hui, je regrette

« Tu pourrais au moins me demander si j’ai faim ! » La voix de ma mère résonne dans le salon, tranchante, alors que je viens à peine de poser mon sac sur la chaise. Je retiens un soupir. Il est 19h30, je rentre du travail, épuisée, et déjà la tension s’installe. J’ai cru bien faire en l’accueillant chez moi, dans ce petit appartement du 14ème arrondissement, mais chaque jour me rappelle à quel point j’étais naïve.

Tout a commencé il y a six mois. Maman venait de faire un AVC léger. Mon frère, Laurent, a tout de suite dit qu’il ne pouvait pas l’accueillir – « Trop petit chez nous, tu comprends », m’a-t-il lancé au téléphone. Ma sœur, Camille, a prétexté ses trois enfants et son mari absent. Moi, célibataire sans enfant, j’étais la candidate idéale. « Tu es la plus forte », m’a dit Camille. J’ai accepté, persuadée que c’était mon devoir.

Au début, j’ai tout organisé : j’ai déplacé mes affaires pour lui faire de la place, acheté un fauteuil confortable, adapté la salle de bain. Maman semblait reconnaissante. Mais très vite, les reproches ont commencé. « Tu travailles trop », « Tu ne fais jamais à manger comme il faut », « Avant, tu étais plus gentille ». Chaque remarque était une piqûre.

Je n’ose plus inviter mes amis. La dernière fois que Claire est venue, maman lui a demandé si elle était enceinte – alors qu’elle venait de divorcer. Claire n’est jamais revenue. Mes collègues me proposent des sorties après le boulot, mais je refuse systématiquement : je dois rentrer m’occuper de maman. Je me sens prisonnière de mon propre appartement.

Un soir, alors que je prépare une soupe pour maman, elle me regarde avec ses yeux fatigués : « Tu sais, tu n’aurais pas dû te sacrifier pour moi. » Je sens les larmes monter. Je voudrais lui dire que ce n’est pas un sacrifice, que je l’aime – mais ce serait mentir. Je suis fatiguée, en colère, honteuse de ressentir tout cela.

Les disputes sont devenues quotidiennes. Un matin, elle a fouillé dans mes affaires et trouvé une lettre de mon ex. Elle m’a demandé pourquoi je n’étais pas mariée à mon âge. J’ai crié. Elle a pleuré. J’ai eu honte.

Le week-end dernier, j’ai croisé ma voisine, Madame Dupuis, dans l’ascenseur. Elle m’a demandé comment allait maman. J’ai répondu machinalement : « Ça va ». Mais elle a vu mes yeux rougis. Elle a posé sa main sur mon bras : « Il faut penser à vous aussi ». Je n’ai rien répondu.

Je ne dors plus bien. Je fais des cauchemars où je crie sur ma mère et où elle disparaît soudainement. Je me réveille en sueur, coupable et soulagée à la fois.

Hier soir, j’ai appelé Laurent et Camille en visio. J’ai essayé d’expliquer que je n’en pouvais plus, que j’avais besoin d’aide. Laurent a haussé les épaules : « On fait ce qu’on peut ». Camille a proposé de prendre maman une semaine en août – dans deux mois ! J’ai raccroché en pleurant.

Parfois, je rêve de partir loin, de tout quitter. Mais je reste là, chaque soir, à préparer le dîner pour maman qui ne le trouve jamais assez bon.

Ce matin encore, alors que je pars travailler, elle me lance : « Tu pourrais sourire un peu ! » Je ferme la porte doucement derrière moi et laisse couler mes larmes dans l’escalier.

Est-ce cela, aimer ses parents ? Jusqu’où doit-on aller par devoir ? Et vous… seriez-vous capables de tout sacrifier pour votre famille ?