Entre prière et endurance : Les épreuves d’un mariage français
— Tu ne comprends donc jamais rien ! hurla François, sa voix couvrant le fracas de la pluie contre les vitres de notre petit appartement à Lyon. Je restai figée, la main crispée sur la poignée de la porte de la cuisine. Les enfants, Lucie et Théo, s’étaient réfugiés dans leur chambre, silencieux comme des ombres. Mon cœur battait si fort que j’avais l’impression qu’il allait exploser.
Je n’avais plus de larmes. Depuis quatre ans, je portais tout : les factures EDF, les courses chez Carrefour, les devoirs des enfants, les rendez-vous à la CAF pour compléter nos maigres revenus. François, mon mari depuis douze ans, n’avait pas retrouvé de travail depuis la fermeture de l’usine où il était chef d’équipe. Au début, je le soutenais, je croyais en lui. Mais au fil des mois, puis des années, son regard s’était assombri. Il s’enfermait dans le silence ou l’énervement, et moi, je m’épuisais à essayer de tout maintenir à flot.
Ce soir-là, alors que l’orage grondait dehors et en lui, j’ai senti que quelque chose se brisait en moi. Je me suis réfugiée dans la salle de bains, j’ai fermé la porte à clé et je me suis laissée glisser contre le carrelage froid. « Seigneur, donne-moi la force », ai-je murmuré entre mes dents. Je n’étais pas pratiquante avant cette épreuve. Mais quand tout s’écroule autour de vous, il ne reste parfois que la prière.
Le lendemain matin, François ne m’a pas adressé un mot. Il a quitté l’appartement sans un regard pour moi ni pour les enfants. J’ai préparé le petit-déjeuner en silence. Lucie m’a demandé :
— Maman, pourquoi papa est toujours fâché ?
J’ai senti mes yeux me brûler mais je me suis forcée à sourire.
— Il est juste fatigué, ma chérie.
À mon travail à l’hôpital Édouard-Herriot, mes collègues voyaient bien que je n’étais plus la même. Ma chef, Madame Dubois, m’a prise à part un jour :
— Camille, tu veux en parler ?
J’ai secoué la tête. Comment expliquer ce sentiment d’être seule même entourée ? Comment dire que chaque soir je redoutais de rentrer chez moi ?
Les semaines ont passé. François s’est enfoncé dans une dépression silencieuse. Il passait ses journées devant la télévision ou à envoyer des CV auxquels personne ne répondait. Parfois il s’énervait pour un rien : une assiette mal rangée, un jouet qui traînait. Je me suis surprise à prier chaque matin dans le bus : « Donne-moi la patience. »
Un soir de décembre, alors que je rentrais tard du travail après une garde difficile aux urgences, j’ai trouvé François assis dans le noir.
— Camille…
Sa voix était rauque.
— Je crois que je ne sers plus à rien ici.
Je me suis assise en face de lui. Pour la première fois depuis longtemps, il pleurait. J’ai posé ma main sur la sienne.
— Tu es toujours le père de nos enfants. On va s’en sortir… ensemble.
Mais au fond de moi, je doutais.
Les fêtes de Noël ont été un supplice. La famille de François nous a invités à Villeurbanne. Sa mère m’a prise à part dans la cuisine :
— Tu sais, ma fille, un homme sans travail… c’est difficile pour son orgueil.
J’ai hoché la tête en silence. Personne ne voyait mes efforts pour tout tenir debout.
En janvier, j’ai craqué. Une nuit, après une dispute violente où François a jeté une assiette contre le mur, j’ai pris les enfants et nous sommes partis chez ma sœur à Saint-Priest. J’avais honte mais aussi un immense soulagement. Ma sœur m’a accueillie sans poser de questions.
— Tu restes ici tant que tu veux.
Les jours suivants ont été flous. Les enfants étaient perdus mais soulagés eux aussi. J’ai continué à travailler, à prier chaque soir pour trouver une solution. François m’a envoyé des messages désespérés :
— Reviens… Je vais changer…
Mais je savais qu’il devait d’abord se soigner lui-même.
Après deux mois de séparation, il a accepté d’aller voir un psychologue à la Maison des Familles. Il a commencé un suivi et peu à peu, il a retrouvé un peu d’espoir. Nous avons entamé une thérapie de couple.
Aujourd’hui, deux ans plus tard, rien n’est parfait mais nous avons appris à parler sans crier. François a retrouvé un petit boulot dans une association d’insertion et moi j’ai repris confiance en moi. La foi m’a sauvée du naufrage.
Parfois je me demande : combien de femmes vivent cela en silence ? Combien d’entre nous tiennent bon pour leurs enfants alors qu’elles s’effondrent à l’intérieur ? Est-ce que vous aussi vous avez déjà ressenti ce poids ?