Chaque Jour, la Même Table : Mon Combat Invisible contre l’Obsession de la Fraîcheur de Mon Mari

— Claire, tu as encore réchauffé le gratin d’hier soir ?

La voix d’Henri claque dans la cuisine comme une gifle. Il est à peine sept heures du matin, et déjà, je sens la tension me nouer l’estomac. Je serre la poignée de la casserole, les yeux embués de fatigue. J’ai dormi quatre heures cette nuit, réveillée par l’angoisse de ne pas réussir à tout préparer à temps.

— Je n’ai pas eu le temps de faire autre chose, Henri. Je dois partir dans vingt minutes…

Il pousse un soupir exaspéré, s’assoit à table sans un regard pour moi. Je sais ce qui va suivre : il va picorer du bout des dents, puis partir travailler en claquant la porte. Je reste seule dans la cuisine, le cœur lourd, devant les assiettes à moitié pleines.

Cela fait dix ans que nous sommes mariés. Dix ans que chaque repas est une épreuve. Henri refuse catégoriquement de manger des restes. Même si je cuisine le matin, il n’en veut plus le soir. Il exige du frais, du chaud, du fait-maison à chaque repas. Un sandwich ? Jamais ! Une salade composée ? « Ce n’est pas un vrai repas », dit-il. Il veut des plats mijotés, des viandes dorées au four, des légumes sautés…

Au début, j’ai cru que c’était une lubie passagère. Mais non. C’est devenu une règle tacite, une loi non écrite qui régit notre foyer. Et moi, je me plie en quatre pour satisfaire ses exigences. Je me lève une heure plus tôt pour préparer son petit-déjeuner : œufs brouillés, croissants maison parfois, ou alors des galettes de pommes de terre qu’il adore. À midi, je cours à la boulangerie chercher du pain frais avant de rentrer cuisiner en vitesse pendant ma pause déjeuner. Le soir, dès que je rentre du travail, j’enfile mon tablier et j’attaque : poulet rôti, gratin dauphinois, poisson en papillote…

Ma mère me dit souvent : « Claire, tu te fais marcher sur les pieds ! » Mais elle ne connaît pas Henri comme moi. Il a grandi dans une famille où sa mère cuisinait chaque jour des plats différents pour son père et ses frères. Chez eux, la table était sacrée. On ne plaisantait pas avec la nourriture.

Un soir, épuisée par une journée harassante au bureau et un embouteillage monstre sur le périphérique, je n’ai eu la force que de réchauffer un reste de blanquette de veau. Henri a planté sa fourchette dans l’assiette, puis l’a reposée avec un air dégoûté.

— Tu ne fais plus d’efforts, Claire.

J’ai senti les larmes monter. J’ai voulu hurler : « Et moi ? Qui fait des efforts pour moi ? » Mais j’ai ravaler mes mots comme on ravale un sanglot.

Les semaines passent et je m’épuise. Mon corps me lâche : migraines, douleurs dans les bras à force de couper, pétrir, soulever des casseroles lourdes… Je n’ai plus le temps de voir mes amies. Je refuse les invitations au cinéma ou au restaurant parce que je dois rentrer cuisiner.

Un samedi matin, alors que je prépare une tarte aux poireaux pour le déjeuner, ma fille Lucie entre dans la cuisine.

— Maman, pourquoi tu fais toujours tout pour papa ?

Je reste figée. Elle a neuf ans et déjà elle comprend ce que moi je refuse d’admettre.

— Parce que c’est comme ça…

Mais ma voix tremble. Lucie me regarde avec ses grands yeux sérieux.

— Moi plus tard, je veux pas être comme toi.

Ses mots me frappent en plein cœur. Est-ce ça l’exemple que je donne à ma fille ? Une femme qui s’oublie pour satisfaire les caprices d’un homme ?

Ce soir-là, j’ose enfin aborder le sujet avec Henri.

— Henri, il faut qu’on parle. Je n’en peux plus de ce rythme. Je suis fatiguée…

Il fronce les sourcils.

— Tu exagères. Nos mères faisaient bien pire !

— Mais ce n’est plus pareil aujourd’hui ! J’ai un travail à temps plein ! J’aimerais qu’on partage les tâches ou qu’on accepte parfois de manger des restes…

Il se lève brusquement.

— Si tu n’es pas capable de tenir la maison comme il faut, dis-le !

Je sens la colère monter en moi comme une vague brûlante.

— Ce n’est pas ça tenir une maison ! Ce n’est pas ça aimer quelqu’un !

Il claque la porte et sort fumer sur le balcon. Je m’effondre sur une chaise, tremblante.

Les jours suivants sont tendus. Henri boude, parle à peine. Mais moi, je décide de changer quelque chose. Un soir, je rentre avec une pizza surgelée et je la mets au four sans rien dire. Henri râle mais mange quand même.

Petit à petit, j’introduis des compromis : un plat réchauffé ici, une soupe toute prête là… Je reprends du temps pour moi : un café avec une amie, une promenade avec Lucie.

Henri finit par s’adapter — ou du moins il ne proteste plus autant. Notre couple est fragilisé mais j’ai retrouvé un peu d’air.

Aujourd’hui encore, rien n’est parfait. Mais j’ai compris que s’oublier pour l’autre n’est pas une preuve d’amour — c’est une lente disparition de soi-même.

Est-ce que d’autres femmes vivent ce genre de sacrifice silencieux ? Jusqu’où doit-on aller pour préserver l’harmonie familiale ?