Pas de berceau, pas de table à langer, même pas de body : rentrer chez soi dans le chaos
« Tu es sûre que tu as tout ? » La voix de Julien résonne dans le couloir blanc de la maternité, son portable coincé entre l’épaule et l’oreille. Il ne me regarde même pas. Je serre mon fils contre moi, minuscule paquet emmailloté dans une couverture prêtée par l’hôpital. Je n’ai pas le courage de répondre. J’ai envie de hurler, mais je me tais.
Il raccroche, soupire, puis attrape le cosy d’une main maladroite. « Allez, on y va ? J’ai une réunion dans une heure… » Je sens mes larmes monter. Je les ravale. Je n’ai pas le droit d’être faible maintenant. Je dois rentrer chez moi avec mon bébé. Mais chez moi, il n’y a rien. Pas de berceau, pas de table à langer, même pas un body propre à sa taille. Tout ce que j’avais demandé à Julien de préparer est resté lettre morte.
La voiture sent le café froid et la fatigue. Julien conduit vite, trop vite. Je regarde mon fils dormir, ignorant tout du chaos qui l’attend. J’essaie de me rappeler pourquoi j’ai épousé cet homme si brillant, si drôle… mais aujourd’hui, il n’est qu’un étranger pressé, qui ne comprend rien à ce que je vis.
En arrivant devant notre immeuble à Lyon, je réalise que même la poussette est restée dans le coffre. Julien me tend les clés : « Tu montes ? Je dois passer un coup de fil. » Je monte les trois étages sans ascenseur, bébé dans les bras, sac à langer vide sur l’épaule. L’appartement est silencieux, froid. Je pose mon fils sur le lit conjugal, faute de mieux. Il ouvre les yeux et se met à pleurer.
Je fouille frénétiquement les placards : rien. Les vêtements achetés il y a des semaines sont encore dans leurs sacs, non lavés. Les couches sont restées au supermarché. Je m’effondre sur le sol, mon bébé hurlant dans mes bras. J’appelle ma mère en sanglotant : « Maman, je n’y arrive pas… » Elle promet d’arriver au plus vite.
Julien rentre une heure plus tard, l’air agacé : « Tu n’as pas commencé la lessive ? » Je le fixe, incrédule : « Tu plaisantes ? Tu crois que j’ai eu le temps ? » Il hausse les épaules : « On va s’en sortir, Camille. Faut juste s’organiser… »
Mais comment s’organiser quand on est seule ? Quand l’autre ne voit pas la détresse ? La nuit tombe sur Lyon et je berce mon fils en pleurant doucement. Ma mère arrive enfin, les bras chargés : couches, bodies propres, petits chaussons tricotés par ma grand-mère. Elle me serre fort : « Tu n’es pas seule, ma chérie. »
Les jours suivants sont une succession de petites humiliations et de grandes colères. Julien part tôt, rentre tard. Il ne comprend pas pourquoi je lui en veux tant : « J’ai un boulot prenant ! On a besoin de mon salaire ! » Mais moi aussi j’avais un travail avant… Avant d’être réduite à supplier pour une aide qui ne vient jamais.
Un soir, alors que je donne le bain à notre fils dans la baignoire trop grande, Julien entre sans frapper : « Tu pourrais au moins sourire… On a un beau bébé ! » Je craque : « Un beau bébé qui n’a même pas de lit ! Tu te rends compte ? » Il claque la porte.
Les semaines passent et la fatigue devient mon unique compagne. Ma mère vient souvent ; elle fait les courses, lance des machines, prépare des purées maison. Sans elle, je sombrerais. Mais je me sens coupable d’avoir besoin d’elle à trente-deux ans.
Un matin, alors que je change mon fils sur une serviette posée sur le canapé (toujours pas de table à langer), je reçois un message de ma belle-sœur : « Félicitations ! Vous devez être comblés ! » Comblés ? J’ai envie de hurler.
La nuit suivante, alors que mon fils pleure sans discontinuer et que Julien dort du sommeil du juste dans la chambre d’à côté, je me surprends à penser : « Est-ce que c’est ça, être mère ? Être seule à tout porter ? »
Un dimanche matin, ma mère m’emmène au parc pour prendre l’air. Sur un banc, elle me dit doucement : « Tu dois parler à Julien. Lui dire ce que tu ressens vraiment. » Mais comment parler à quelqu’un qui ne veut rien entendre ?
Ce soir-là, après avoir couché notre fils dans son berceau enfin monté (par ma mère), j’affronte Julien dans la cuisine :
— Tu sais que je t’en veux ?
— Pour quoi ?
— Pour tout ce que tu ne fais pas. Pour tout ce que tu ne vois pas.
Il soupire :
— Je fais ce que je peux…
— Non, tu fais ce que tu veux bien faire.
Il baisse les yeux. Un silence lourd s’installe.
Depuis ce jour-là, il fait quelques efforts : il prépare un biberon de temps en temps, il achète des couches sans râler. Mais la blessure reste là, profonde.
Aujourd’hui encore, alors que mon fils gazouille dans son transat et que Julien lit le journal en silence, je me demande : est-ce qu’on peut vraiment réparer ce qui a été brisé ? Est-ce qu’on peut pardonner l’indifférence quand on a eu tant besoin d’amour et d’aide ?
Et vous… avez-vous déjà ressenti cette solitude immense au moment où vous aviez le plus besoin de soutien ?