« Ne te presse pas, Lucie ! » – L’échappée d’une mariée sous l’emprise d’une famille étrangère
« Lucie, tu es prête ? » La voix de ma mère résonne derrière la porte, tremblante d’émotion, ou peut-être d’inquiétude. Je me regarde dans le miroir : la robe blanche, le voile, les perles dans mes cheveux. Tout est parfait, trop parfait. Mais à l’intérieur, c’est le chaos. Mon cœur bat si fort que j’ai l’impression qu’il va déchirer la dentelle fragile sur ma poitrine.
Je ferme les yeux. J’entends déjà les invités s’installer dans l’église Saint-Joseph, au centre de Clermont-Ferrand. Les cloches sonnent, les murmures s’élèvent. Je devrais être heureuse. Mais une voix sourde me martèle : « Ce n’est pas ta vie, Lucie. Ce n’est pas ton choix. »
Tout a commencé il y a un an, quand j’ai rencontré Pierre lors d’un dîner chez des amis communs. Il était charmant, attentionné, issu d’une bonne famille bourgeoise de la région. Rapidement, tout s’est accéléré : les présentations officielles, les repas du dimanche chez ses parents à Chamalières, les regards appuyés de sa mère, Madame Lefèvre, qui me jaugeait comme on évalue une pièce rare.
« Lucie, tu sais cuisiner la blanquette ? Chez nous, c’est une tradition… »
« Lucie, tu devrais penser à arrêter ton travail après le mariage. Pierre a besoin d’une femme présente à la maison… »
Au début, je souriais, je voulais plaire. Mais chaque remarque était une pierre de plus sur ma poitrine. Mon père me disait : « Fais attention à ne pas t’oublier, ma fille. » Mais comment s’opposer à cette famille qui semblait déjà avoir tout décidé pour moi ?
La veille du mariage, lors du dîner de répétition, Madame Lefèvre m’a prise à part dans le jardin illuminé :
— Lucie, tu sais que Pierre a besoin de stabilité. J’espère que tu seras à la hauteur de ses attentes… et des nôtres.
J’ai senti le froid me gagner malgré la douceur du soir. Je n’étais plus une femme amoureuse ; j’étais devenue un projet familial.
Ce matin-là, dans la chambre d’amis de mes parents, j’ai voulu appeler mon frère Paul. Il m’a toujours comprise mieux que quiconque. Mais il était déjà en route pour l’église.
Je me suis assise sur le lit, serrant mon téléphone entre mes mains moites. J’ai relu le message que Paul m’avait envoyé la veille : « Lucie, quoi que tu décides, je serai là. N’oublie pas qui tu es. »
Les minutes passent. Ma mère frappe à nouveau.
— Lucie ? On doit y aller…
Je me lève mécaniquement. Dans le couloir, mon père m’attend, ému mais inquiet.
— Tu es sûre de toi ?
Je hoche la tête sans conviction. Il serre ma main fort.
À l’entrée de l’église, Pierre m’attend avec un sourire crispé. Derrière lui, ses parents surveillent chaque geste. Je sens leurs regards peser sur moi comme une sentence.
La cérémonie commence. Le prêtre parle d’amour et de fidélité. Mais ses mots résonnent creux dans ma tête. Je regarde Pierre : il ne voit pas mon trouble. Il ne voit rien.
Quand vient le moment d’échanger nos vœux, ma gorge se serre. Je tremble.
— Lucie ? souffle Pierre en s’approchant.
Je recule d’un pas. Les invités murmurent. Ma mère porte la main à sa bouche.
— Je… je suis désolée…
Je lâche le bouquet et quitte l’autel en courant. Les talons claquent sur le carrelage froid de l’église. Dehors, l’air frais me gifle le visage.
J’entends des cris derrière moi :
— Lucie ! Reviens !
Mais je cours encore, sans me retourner. Je traverse la place Jaude en robe blanche sous les regards ahuris des passants.
Je m’arrête enfin dans un petit parc derrière la cathédrale. Je m’effondre sur un banc, haletante.
Mon téléphone vibre : c’est Paul.
— Lucie ? Où es-tu ?
— J’ai fui… Je ne pouvais pas…
Il ne dit rien pendant quelques secondes puis murmure :
— Tu as eu du courage. Viens à la maison.
Je reste là longtemps, à regarder les nuages filer dans le ciel d’Auvergne. Peu à peu, je sens la peur céder la place à un étrange soulagement.
Les jours suivants sont difficiles. Les Lefèvre appellent sans cesse ; ils veulent des explications, des excuses publiques même ! Ma mère pleure en silence ; mon père me défend bec et ongles auprès des voisins qui colportent déjà mille rumeurs.
Mais Paul est là chaque soir avec une pizza et son humour maladroit :
— Tu sais que tu as battu le record du 100 mètres en robe de mariée ?
Peu à peu, je reprends goût à la vie. Je retourne travailler à la médiathèque municipale où mes collègues m’accueillent avec bienveillance.
Un jour, alors que je range des livres sur l’étagère « Romans contemporains », une petite fille me demande :
— Madame, pourquoi vous êtes triste ?
Je souris tristement :
— Parce que parfois il faut du temps pour retrouver son chemin.
Le soir même, je décide d’écrire cette histoire. Pour moi d’abord, pour comprendre ce qui s’est passé. Mais aussi pour toutes celles et ceux qui se sentent prisonniers des attentes des autres.
Aujourd’hui encore, il m’arrive de douter : ai-je eu raison de tout quitter ? Mais quand je croise mon reflet dans une vitrine et que je vois une femme libre et debout… je sais que oui.
Et vous… jusqu’où seriez-vous prêt à aller pour défendre votre liberté ? Faut-il vraiment sacrifier son bonheur pour satisfaire les autres ?