Ma petite Camille en robe Dior : Mère indigne ou simplement différente ?
« Tu ne crois pas que tu exagères, Claire ? Une robe Dior pour une fillette de cinq ans ? »
La voix de ma mère résonne encore dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Je serre la petite main de Camille, qui tourne sur elle-même, émerveillée par la légèreté de sa nouvelle robe. Son rire cristallin résonne dans l’appartement, mais il ne parvient pas à dissiper la tension qui s’est installée depuis des semaines.
Je me souviens du premier jour où j’ai tenu Camille contre moi, à la maternité Édouard Herriot. J’étais seule, épuisée, mais j’ai juré de lui offrir tout ce que je n’avais pas eu : la sécurité, la beauté, le confort. Peut-être aussi un peu de reconnaissance, celle qui m’a toujours manqué dans ma propre enfance lyonnaise, entre un père absent et une mère trop fière pour dire « je t’aime ».
Mais aujourd’hui, alors que je regarde ma fille virevolter dans sa robe hors de prix, je sens le poids du regard des autres. Les voisins murmurent sur mon passage : « Elle se prend pour qui, Claire ? » « Pauvre gamine, elle va finir pourrie gâtée ! » Même à l’école maternelle, les autres mamans me dévisagent, leurs yeux glissant sur le sac Jacquemus de Camille comme sur une provocation.
Un soir, alors que je récupère Camille à la sortie de l’école Jean Moulin, une mère s’approche de moi. Elle s’appelle Sophie, elle a ce ton condescendant qui me hérisse le poil :
— Tu sais, Claire, les enfants n’ont pas besoin de tout ça pour être heureux. Tu devrais la laisser jouer dans la boue comme les autres…
Je souris poliment, mais au fond de moi, je bouillonne. Pourquoi devrais-je priver ma fille de ce que je peux lui offrir ? Est-ce un crime d’aimer son enfant au point de vouloir le meilleur ?
Le soir même, je retrouve ma propre mère dans la cuisine. Elle prépare son éternel gratin dauphinois et me lance sans détour :
— Tu crois vraiment que c’est ça, être une bonne mère ? Acheter des robes hors de prix ?
Je sens les larmes monter. Je voudrais lui crier que je fais tout ça parce que j’ai grandi sans rien, parce que je veux que Camille ait une vie douce et belle. Mais les mots restent coincés dans ma gorge.
Les semaines passent et les tensions s’accumulent. Camille commence à poser des questions :
— Maman, pourquoi les autres enfants ne veulent plus jouer avec moi ?
Je n’ai pas de réponse. Je me sens coupable et en colère à la fois. Est-ce ma faute si les autres parents jugent sans comprendre ?
Un samedi matin, alors que nous nous promenons sur les quais du Rhône, Camille s’arrête devant un marchand de jouets ambulant. Elle regarde longuement une poupée en plastique bon marché. Je m’apprête à lui proposer une version plus luxueuse chez Galeries Lafayette, mais elle secoue la tête :
— Non maman, celle-là me plaît.
Je réalise alors que tout ce luxe n’a peut-être jamais été ce qu’elle voulait vraiment. Peut-être ai-je projeté sur elle mes propres manques, mes propres blessures d’enfance.
Le soir venu, je m’assois sur le lit de Camille. Elle serre sa nouvelle poupée contre elle et me regarde avec sérieux :
— Tu sais maman, je t’aime même si tu ne m’achètes pas de robes chères.
Son innocence me bouleverse. Je repense à toutes ces années passées à courir après l’approbation des autres, à vouloir prouver que j’étais capable d’être une bonne mère en donnant tout matériellement.
Quelques jours plus tard, lors d’un repas familial tendu chez mes parents à Villeurbanne, mon frère Pierre lance soudain :
— Tu sais Claire, on n’a jamais eu grand-chose et pourtant on était heureux…
Ma mère acquiesce en silence. Je sens leurs regards peser sur moi comme un verdict silencieux.
Après le dessert, alors que tout le monde est parti fumer sur le balcon, je reste seule avec Camille. Elle dessine maladroitement un cœur sur sa serviette en papier et me le tend :
— C’est pour toi maman.
Je fonds en larmes. Pour la première fois depuis longtemps, je laisse tomber le masque. Je prends ma fille dans mes bras et je lui murmure :
— Pardon si j’ai voulu trop bien faire…
Depuis ce jour-là, j’essaie d’apprendre à aimer autrement. J’accepte que Camille rentre sale du parc Monceau, qu’elle préfère parfois une glace à 2 euros plutôt qu’un goûter chic au salon de thé du centre-ville. J’apprends à écouter ses envies plutôt qu’à projeter les miennes.
Mais parfois, le doute revient. Suis-je devenue une mauvaise mère aux yeux des autres ? Où se trouve la frontière entre l’amour maternel et l’excès ?
Et vous, pensez-vous qu’on puisse aimer trop fort ? Où s’arrête le don et où commence l’étouffement ?