Entre deux feux : le choix d’une mère

« Tu as trahi ta propre famille, maman. » Les mots de Paul claquent encore dans ma tête, comme une gifle que je n’ai pas vue venir. Il est debout dans le salon, les poings serrés, le visage fermé. Je n’ai jamais vu mon fils aussi en colère. Je voudrais lui expliquer, lui dire que ce n’est pas aussi simple, mais il ne m’écoute plus. Il attrape sa veste, claque la porte et me laisse seule avec le silence et mes regrets.

Tout a commencé un soir de novembre, alors que la pluie battait contre les vitres de mon petit appartement à Lyon. J’étais en train de préparer un gratin dauphinois quand j’ai entendu frapper à la porte. J’ai ouvert, et là, devant moi, trempée jusqu’aux os, se tenait Camille. Mon ancienne belle-fille. Elle avait les yeux rougis, les cheveux collés par la pluie et cette expression de détresse qui m’a transpercée.

« Je suis désolée de venir comme ça… Je n’avais nulle part où aller », a-t-elle murmuré.

Je n’ai pas hésité une seconde. J’ai fait entrer Camille, lui ai tendu une serviette et préparé du thé. Je savais que Paul et elle s’étaient séparés dans la douleur il y a six mois, mais je n’avais jamais demandé les détails. Ce soir-là, elle m’a tout raconté : les disputes, l’incompréhension, la solitude qui s’était installée entre eux. Elle avait perdu son travail récemment et ne pouvait plus payer son loyer.

Je me suis sentie déchirée. Camille avait été comme une fille pour moi pendant cinq ans. Comment aurais-je pu la laisser dehors ? Pourtant, au fond de moi, je savais que Paul ne comprendrait pas. Il m’avait souvent répété : « Ce qui est fini est fini, maman. »

Les jours ont passé. Camille est restée chez moi le temps de se remettre sur pied. Je l’ai aidée à refaire son CV, à chercher du travail. Petit à petit, elle retrouvait le sourire. Mais chaque fois que le téléphone sonnait et que je voyais le nom de Paul s’afficher, mon cœur se serrait. Je n’osais pas lui dire la vérité.

Un dimanche matin, alors que je préparais le café, Paul est arrivé à l’improviste. Il voulait me parler d’un projet professionnel. Il est entré dans la cuisine… et il a vu Camille assise à table.

Le silence a été glacial.

« Qu’est-ce qu’elle fait ici ? »

J’ai bafouillé une explication maladroite. Paul a explosé : « Tu prends son parti contre moi ? Tu sais ce qu’elle m’a fait ? »

Camille s’est levée pour partir mais je l’ai retenue : « Non, reste… »

Paul m’a regardée comme si je n’étais plus sa mère. « Tu as choisi ton camp », a-t-il dit avant de partir sans se retourner.

Depuis ce jour-là, il ne répond plus à mes appels. Il ne vient plus aux repas de famille. Même à Noël, il a trouvé une excuse pour ne pas venir. J’ai essayé d’écrire des lettres, de lui expliquer que je n’avais pas voulu le blesser, que j’avais simplement voulu aider une personne en détresse. Mais rien n’y fait.

Ma sœur Isabelle me dit que j’ai eu raison : « On ne laisse pas quelqu’un dehors sous prétexte qu’elle n’est plus de la famille ! » Mais ma voisine Lucienne pense que j’aurais dû penser d’abord à mon fils : « Les enfants passent avant tout… »

Je me sens coupable chaque jour. J’entends encore la voix de Paul dans mes cauchemars. J’essaie de me convaincre que j’ai agi selon mes valeurs, mais le doute me ronge.

Camille a fini par trouver un emploi dans une librairie du quartier et a pris un petit studio. Elle passe parfois me voir avec des croissants et un sourire reconnaissant. Mais il y a toujours cette ombre entre nous : la certitude que mon geste a brisé quelque chose d’irréparable avec mon fils.

Parfois, je repense à tous ces dimanches où nous étions réunis autour d’un poulet rôti, où Paul et Camille riaient ensemble dans la cuisine. Comment tout cela a-t-il pu voler en éclats si vite ?

Je regarde les photos sur la cheminée : Paul enfant sur la plage de Biarritz, Camille qui souffle ses bougies lors de ses 30 ans… Je me demande si un jour nous pourrons recoller les morceaux.

Ai-je eu tort d’ouvrir ma porte à Camille ? Ou bien était-ce simplement humain ? Est-ce qu’on peut vraiment choisir entre aider quelqu’un qu’on aime et préserver l’amour de son propre enfant ?

Et vous… qu’auriez-vous fait à ma place ?