J’ai tout perdu en m’occupant de mon père après son AVC, puis ma sœur m’a accusée de l’abandonner en le plaçant en EHPAD
— Tu te débarrasses de lui. Maman aurait honte de toi.
Ma sœur venait de poser le dossier de l’EHPAD sur ma table. Derrière elle, papa essayait d’enfiler sa veste de pyjama comme un pantalon. Il tirait sur une manche, de plus en plus énervé. J’avais dormi deux heures. Sophie, elle, sentait le parfum et la voiture neuve.
— Alors prends-le chez toi, j’ai dit.
Elle a reculé légèrement.
— Ne commence pas. Tu sais bien que ce n’est pas possible.
Oui. Je savais. Chez elle, ce n’était jamais possible.
Dix-huit mois plus tôt, mon père, Bernard, avait fait un AVC en allant chercher son pain. À l’hôpital, il serrait ma main valide entre ses doigts et répétait :
— Tu vas pas me laisser ici, Claire ?
Notre mère était morte depuis six ans. Il avait soixante-dix-neuf ans. Après la rééducation, il marchait avec une canne, mais oubliait les consignes et ne pouvait plus vivre seul. J’ai proposé de l’accueillir « le temps de trouver une solution ».
Julien, mon compagnon, avait accepté.
— On va s’organiser.
Sophie avait promis de venir le dimanche et de participer aux dépenses.
Les premières semaines, j’y ai cru. J’avais installé papa dans notre bureau. Je préparais ses médicaments dans un pilulier, notais ses rendez-vous sur le frigo et laissais des petits mots sur les portes.
Puis il a commencé à confondre le jour et la nuit.
À trois heures du matin, je le retrouvais habillé dans l’entrée. Il devait partir travailler. Son chef l’attendait à l’atelier. Il était pourtant à la retraite depuis dix-sept ans.
Quand je lui disais, il me regardait avec méfiance.
— Tu me prends pour un imbécile ?
Parfois, il m’appelait par le prénom de ma mère. Parfois, il savait parfaitement qui j’étais et s’excusait d’être « une charge ». Ces moments-là me faisaient presque plus mal.
L’aide à domicile venait quelques heures par semaine, après le montage du dossier d’APA. L’infirmière passait pour les soins. Mais entre leurs passages, il restait les repas, les lessives, les toilettes ratées, les rendez-vous et cette peur permanente qu’il tombe pendant que je prenais ma douche.
Je travaillais à l’accueil d’un laboratoire d’analyses. Au début, mes collègues échangeaient leurs horaires avec moi. Puis mes retards se sont accumulés.
Sophie annulait ses dimanches par message.
« Réunion lundi, besoin de souffler. »
« Les enfants sont fatigués. »
Moi aussi, j’avais besoin de souffler. Mais personne ne semblait compter ma fatigue de la même manière.
Un soir, papa a laissé couler le robinet du lavabo. L’eau a traversé le plafond de la voisine. Julien est rentré pendant que j’épongeais avec nos serviettes de bain.
— Ça ne peut plus continuer comme ça.
— Je sais.
— Non, tu dis que tu sais, mais demain ce sera pareil.
J’ai entendu un reproche. Il essayait peut-être seulement de me dire qu’il coulait avec moi.
On a cessé de dîner ensemble. Puis de se toucher. Quand il parlait, je surveillais le couloir au-dessus de son épaule.
Au travail, après une nouvelle absence parce que papa avait disparu du domicile, j’ai reçu une convocation. Les policiers l’avaient retrouvé près de son ancien garage, en chaussons.
J’ai été licenciée quelques semaines plus tard. Une représentante du personnel m’a conseillé de contester. Je n’arrivais même plus à ouvrir mon courrier.
Sophie m’a dit :
— Tu aurais dû mieux séparer les choses.
J’ai raccroché sans répondre.
Julien est parti en novembre. Il a emporté ses vêtements dans deux sacs et laissé son double des clés près du pilulier.
— Je t’aime encore, mais je n’existe plus ici.
Je lui en ai voulu terriblement. Puis j’ai lavé les draps de papa. Il avait eu un accident pendant notre conversation.
C’est ça, le pire à raconter. Même les chagrins devaient attendre leur tour.
J’ai commencé à payer les protections, les transports et certains passages supplémentaires avec mes économies. Papa avait une petite pension. Son ancien appartement était une location que nous avions rendue. Il n’y avait ni maison à vendre ni réserve cachée.
Le déclic n’a pas été spectaculaire.
Une nuit, alors qu’il refusait de se changer, je lui ai serré le poignet trop fort.
— Mais arrête, enfin !
Il s’est figé. J’ai vu sa peur.
J’ai lâché immédiatement, puis je me suis enfermée dans la salle de bains pour pleurer. Le lendemain, j’ai appelé son médecin.
— Je ne suis plus capable. J’ai peur de devenir méchante.
Il ne m’a pas fait la morale. Il a organisé une consultation et demandé à l’assistante sociale de me rappeler. Les troubles cognitifs s’aggravaient. Nous avons déposé des demandes en EHPAD.
Quand une place s’est libérée dans un établissement public, à vingt minutes de chez moi, j’ai pleuré de soulagement. Ensuite, j’ai vu le tarif.
La pension de papa ne suffisait pas. L’assistante sociale nous a expliqué l’aide sociale à l’hébergement et la possible participation des enfants selon leurs ressources.
J’ai envoyé les documents à Sophie.
Elle est arrivée le samedi suivant. C’est là qu’elle m’a parlé de maman.
— Tu pouvais pas tenir encore un peu ?
J’ai posé devant elle mon relevé de compte, ma lettre de licenciement et le planning des aides.
— Dis-moi jusqu’à quand. Et quels jours tu viens.
Elle n’a touché à aucun papier.
— Chez moi, les chambres sont prises.
— Chez moi, c’était ma vie qui était prise.
Papa a levé la tête. Nous nous sommes tues. J’avais honte qu’il nous entende discuter de lui comme d’un problème à répartir.
Le jour de son entrée, il m’a demandé si j’allais revenir.
— Demain, papa.
— Tu promets ?
J’ai promis. Dans la voiture, j’ai crié si fort que j’ai eu mal à la gorge.
Cela fait quatre mois. Je lui rends visite trois fois par semaine. Certains jours, il me reproche de l’avoir laissé. D’autres, nous partageons une tarte aux pommes devant la fenêtre.
La participation de chacune est encore en cours d’évaluation. Sophie conteste déjà ce qu’on pourrait lui demander. Mes économies, elles, ne reviendront pas. J’ai repris un emploi à temps partiel et commencé à voir une psychologue.
Je dors. Ça paraît ridicule comme victoire, mais je dors.
Je ne regrette pas d’avoir aidé mon père. Je regrette d’avoir cru que l’aimer m’obligeait à tout supporter seule.
Est-ce qu’on abandonne vraiment quelqu’un quand on reconnaît qu’on ne peut plus le protéger sans se détruire ?