À la maternité, j’ai demandé qu’on place mon bébé : je l’aimais trop pour l’entraîner dans ma chute
— Si vous signez cette demande, votre fils ne repartira probablement pas avec vous demain. Vous en avez conscience ?
L’assistante sociale parlait doucement, mais j’avais l’impression qu’elle criait. Dans le berceau transparent, à côté de mon lit, mon bébé dormait avec les poings serrés contre ses joues. Trois jours qu’il était né. Trois jours que je le regardais en me demandant comment une personne pouvait aimer autant quelqu’un et vouloir malgré tout le confier à des inconnus.
Je m’appelle Élodie, j’ai vingt-neuf ans, et ce matin-là je devais décider si Mathis allait rentrer avec moi dans mon studio de vingt-deux mètres carrés ou partir avec l’Aide sociale à l’enfance.
Mon studio sentait l’humidité. Le chauffage fonctionnait une fois sur deux et mon propriétaire ne répondait plus depuis que je lui devais deux mois de loyer. J’avais reçu un commandement de payer juste avant l’accouchement. Sur la table s’empilaient les courriers rouges : crédit à la consommation, facture d’électricité, découvert bancaire, trop-perçu de la CAF.
J’avais déposé un dossier de surendettement à la Banque de France. Il manquait encore des justificatifs. Il manquait toujours quelque chose.
Le père de Mathis, Julien, m’avait juré pendant ma grossesse qu’il serait là. Il travaillait par missions dans la livraison, puis arrêtait plusieurs semaines parce qu’il ne supportait plus son responsable, ses horaires ou « la pression ». Il dormait parfois chez moi, parfois chez son frère. Quand je lui parlais d’acheter un lit ou des couches, il disait :
— T’inquiète, je vais gérer.
Mais il ne gérait rien.
À sept mois de grossesse, il avait disparu pendant douze jours. Son téléphone sonnait dans le vide. Il était revenu avec un bouquet acheté dans une station-service et cette phrase que je connaissais trop bien :
— J’ai paniqué, Élodie. Mais je vous aime.
« Vous », c’était déjà trop pour lui.
Ma mère, Chantal, aurait pu être mon refuge. Elle ne l’a jamais été. Quand je lui ai annoncé ma grossesse, elle a posé sa tasse dans l’évier et m’a regardée comme si je venais de casser quelque chose chez elle.
— Avec quoi tu vas l’élever ? Tes dettes ?
Je lui avais demandé si je pouvais revenir quelque temps dans sa maison, près d’Angers. Elle avait soupiré.
— Ton beau-père ne voudra pas. Et puis, à ton âge, il faudrait peut-être arrêter d’attendre que les autres réparent tes erreurs.
Cette phrase m’avait suivie jusqu’à la salle d’accouchement.
Après la naissance, les sages-femmes ont rapidement vu que quelque chose n’allait pas. Je pleurais quand Mathis pleurait. Je vérifiais sa respiration toutes les deux minutes. Je n’arrivais pas à avaler le plateau-repas. Quand on me parlait du retour à domicile, mes mains devenaient glacées.
J’ai fini par tout raconter à Marianne, l’assistante sociale de la maternité. Le loyer. Les dettes. Julien. Ma mère. Le réfrigérateur presque vide. La poussette achetée d’occasion dont une roue se bloquait. Même les trois euros et quarante centimes qui restaient sur mon compte.
— Je veux qu’il soit en sécurité, ai-je murmuré. Moi, je ne suis pas une sécurité.
Elle ne m’a pas contredite brutalement. Elle m’a expliqué les aides, la PMI, l’accompagnement à domicile, l’hébergement mère-enfant. Puis elle a parlé d’un accueil provisoire, décidé avec l’ASE, le temps que je puisse retrouver une situation plus stable.
Le mot « provisoire » m’a fait mal. Dans ma tête, un placement, c’était forcément un arrachement définitif. Une voiture qui emporte un enfant. Une mère qui regarde derrière une vitre. La honte dans le regard des voisins.
J’ai appelé Julien.
Il est arrivé deux heures plus tard, essoufflé, avec un paquet de couches trop grandes et un doudou bleu. Il a embrassé Mathis sur le front, puis il a vu les papiers sur mon lit.
— C’est quoi, ça ?
— Une demande d’accueil provisoire.
Son visage a changé.
— Tu vas donner mon fils ?
— Je ne le donne pas ! Je cherche une solution.
— Sans me demander ?
J’ai ri, mais c’était un rire affreux, nerveux.
— Te demander quoi, Julien ? Où tu étais la semaine dernière ? Pourquoi tu n’as pas payé le siège auto comme promis ?
Il a serré les mâchoires. Mathis s’est mis à pleurer. Julien l’a pris maladroitement, la tête mal soutenue, et je me suis redressée malgré la douleur de mes points.
— Fais attention !
— Arrête de croire que t’es la seule à savoir !
— Je ne sais rien, justement ! Mais moi, au moins, je suis là.
Il a reposé le bébé trop vite. Marianne est entrée en entendant nos voix. Julien a attrapé sa veste.
— Si tu signes, ne compte plus sur moi.
La porte a claqué.
J’ai regardé mon fils pleurer dans son berceau et j’ai pensé que tout était réglé. J’allais signer. Je n’avais plus d’énergie pour croire aux promesses.
Le soir, ma mère m’a appelée. Julien l’avait prévenue.
— Tu te rends compte de ce que les gens vont penser ?
— Je m’en fiche des gens.
— Tu prends encore une décision excessive. Tu as toujours été immature.
Quelque chose s’est cassé en moi.
— Tu préfères que je fasse semblant ? Que je rentre avec lui, sans argent, juste pour que tu n’aies pas honte ?
Elle est restée silencieuse.
— Je ne t’ai jamais demandé d’être parfaite, maman. Juste de m’aider un peu.
— Je ne peux pas porter ta vie à ta place.
— Je sais. Tu me l’as assez répété.
J’ai raccroché. Pour la première fois, je n’ai pas essayé de la rappeler.
Le lendemain matin, Julien est revenu. Il n’avait pas dormi. Il a posé sur la tablette une enveloppe avec six cents euros, des tickets de caisse et un contrat de mission de trois mois.
— J’ai vendu ma moto, a-t-il dit. J’ai acheté un vrai siège auto. Mon frère peut nous donner un lit. Et je vais te verser quelque chose chaque mois.
Je l’ai regardé longtemps.
— Tu l’as déjà dit.
— Je sais. Mais là… j’ai compris.
Je voulais le croire. C’était ça, le pire. Une partie de moi rêvait de rentrer tous les trois, comme une famille ordinaire. Pourtant, six cents euros ne réparaient ni mes dettes ni son instabilité. Une promesse faite dans la peur pouvait disparaître dès le lundi suivant.
Avec Marianne, nous avons choisi une solution intermédiaire. Mathis serait accueilli temporairement dans une famille d’accueil à caractère éducatif. Je garderais mes droits de mère. Je pourrais le voir plusieurs fois par semaine, participer aux rendez-vous médicaux et travailler avec les services pour préparer son retour.
Le jour de son départ, une assistante familiale prénommée Véronique est venue. Elle avait une voix calme et un manteau qui sentait légèrement la lessive. Elle m’a demandé comment Mathis aimait être porté, quel lait il prenait, quelle chanson je lui chantais.
Je n’arrivais presque pas à répondre.
J’ai glissé dans son sac le doudou bleu de Julien et un petit carnet. Sur la première page, j’avais écrit : « Ta mère ne t’abandonne pas. Elle essaie de se relever. »
Quand Véronique l’a pris contre elle, mes bras sont restés tendus quelques secondes dans le vide. Mon corps le cherchait encore. J’ai pleuré jusqu’à ne plus avoir de souffle.
Depuis, je cours après tout ce que j’aurais dû régler depuis longtemps. J’ai obtenu un échéancier pour mon loyer, mon dossier de surendettement a été déclaré recevable et j’ai commencé une formation rémunérée d’aide à domicile. Julien verse de l’argent, pas toujours à la date prévue, mais il vient aux visites. Je ne lui fais pas encore confiance. Pas complètement.
Ma mère, elle, a rencontré Mathis une fois. Elle a apporté des vêtements trop grands et n’a pas présenté d’excuses. Avant de partir, elle m’a seulement serré l’épaule. Chez elle, c’est presque une déclaration d’amour.
Je compte les jours avant chaque visite. Quand Mathis s’endort sur moi, je respire son odeur et je me demande s’il me reconnaît vraiment. Puis je repars seule, avec son biberon vide dans mon sac et une douleur impossible à expliquer.
Ai-je protégé mon fils ou lui ai-je déjà laissé une blessure ? Je ne sais pas encore. Je sais seulement que, parfois, aimer son enfant, c’est accepter qu’on ne peut pas le sauver seule.