Ce qui fut perdu : le rêve et le temps d’Isabelle
Le cliquetis familier de la porte vitrée m’étonna, un matin froid de janvier, alors que je patientais devant le comptoir de la boulangerie de la rue Mercière. Derrière moi, la voix d’Éric, que je n’avais pas entendue depuis vingt ans, fendit l’air : « Isabelle ? » Il y avait dans sa voix ce mélange d’étonnement et de douceur que je lui connaissais tant. Mon cœur se serra, mes mains tremblèrent ; j’eus l’impression de voir le fantôme d’une vie entière.
Éric, c’était celui à qui j’avais, autrefois, tout confié : mes rires, mes rêves, mes promesses de jeunesse sur les berges du Rhône, notre avenir imaginé à deux, loin des conventions de nos familles strictes. On croyait naïvement que rien ne viendrait nous séparer. Mais il y avait l’université, les ambitions différentes, et surtout cette peur diffuse de décevoir nos parents — les miens, si ancrés dans leur routine, lui, issu d’une lignée de commerçants, tous persuadés que nos rêves n’étaient que des enfantillages.
Ce matin-là, la réalité de mon quotidien me frappa plus violemment que jamais. Mon chignon mal attaché, les courses dépassant de mon sac, les rides autour de mes yeux, chaque détail soulignait mon âge, mon invisibilité. Ceux qui passent devant moi dans la rue ne voient qu’une mère de famille presque banale, une institutrice épuisée par la routine. Mais un simple « Isabelle ? » m’a projetée vingt ans en arrière, vers celle que j’aurais pu devenir.
Éric souriait, à la fois gêné et heureux, son manteau sur le bras, les cheveux grisonnants mais toujours ce regard vif. Quelques mots échangés, maladroits : « Tu habites toujours ici ? » J’ai senti une chaleur étrange dans ma poitrine, teintée de gêne et de nostalgie. J’ai répondu que oui, que j’étais restée. Lui, il racontait un peu de sa vie : un divorce, des voyages, deux enfants adolescents, une agence d’architecture. J’ai parlé de mes deux filles, de Paul — mon mari, notre maison à la Croix-Rousse, l’école où j’enseigne. Mais c’était comme si les mots glissaient sur la surface des choses, incapables de toucher la vérité brûlante sous l’eau calme.
Quand il est parti, m’a tendu la main, je n’ai su que faire. La sensation de perte est revenue brutalement : ce rêve partagé autrefois, cette promesse d’un ailleurs, tout ça n’était plus qu’un murmure dans une vie bien balisée. Pendant toute la journée, j’ai erré dans mes souvenirs. Je pensais à ces bancs humides où nous dessinions des plans sur la comète, aux poèmes qu’il m’écrivait, à ces baisers volés dans les salles vides de la fac.
Mon regard sur Paul changea doucement, sans que je le veuille. Un soir, il me demanda si quelque chose n’allait pas. Je n’ai pas su lui répondre. Comment aurait-il pu comprendre ? Ce n’était pas lui que je regrettais, c’était moi, adolescente, qui croyais encore que tout était possible. Ce n’était même pas vraiment Éric, c’était l’idée de l’alternative, de la personne que j’aurais pu devenir — peut-être plus libre, moins sage, plus audacieuse.
Les semaines passèrent. J’ai revu Éric par hasard, au marché, puis un soir dans un café. Chaque rencontre rallumait en moi le brasier de mes regrets mais aussi la honte d’y céder. Un dilemme me rongeait : fallait-il rouvrir la blessure pour de bon, avouer ce manque, risquer de trahir ceux que j’aime, ou faire le deuil définitif de cette vie rêvée ?
Avec mes filles, je me sentais en décalage : elles me voyaient comme la figure rassurante, présente, mais ignorantes de mes failles. J’aurais voulu leur dire qu’on ne guérit jamais totalement de ses rêves inaboutis, qu’on traîne toujours avec soi le poids d’une vie possible. Manquait-il tant à mon bonheur ? Est-ce la nostalgie du manque qui amplifie la douleur ?
Lors d’une promenade solitaire sur les quais, je me suis arrêtée face au fleuve. J’aurais voulu hurler, interroger le vent : pourquoi la vie nous force-t-elle à choisir, à renoncer ? Toute ma jeunesse est restée là, quelque part entre deux rives, figée dans l’attente de quelque chose qui ne viendra plus. Et pourtant, la tendresse de Paul, le rire de mes enfants, la chaleur de notre foyer me ramenaient toujours à la douceur résignée du présent.
Mais la question me poursuivait la nuit : dois-je affronter ce passé, lui parler, lui demander ce qu’il reste, ou dois-je préserver cette part de rêve, intacte mais douloureuse ? J’ai choisi, dans un sursaut d’orgueil et de peur, de ne pas rappeler Éric. Je gardais son numéro dans mon téléphone, je relisais nos vieux messages sans oser écrire. Peut-être est-ce la seule manière d’accepter, de laisser le passé où il est, pour ne pas tout détruire.
En allant me coucher, je repensais à cette phrase qu’il murmurait à l’époque : « Et si on avait osé ? » Aujourd’hui encore, je n’ai pas de réponse. Mais maintenant que vous connaissez mon histoire, dites-moi : est-il plus sage de tout affronter, ou faut-il parfois laisser nos rêves dormir ?