Sous l’ombre de sa mère : Dois-je sacrifier ma liberté pour l’amour ?
« Tu dors encore ? Il est temps de préparer le petit-déjeuner pour Mathieu – sa mère a appelé. »
La voix de Madame Lefèvre résonne dans le couloir, tranchante comme une lame. Je sursaute, le cœur battant, encore enveloppée dans la chaleur de notre lit. Mathieu dort profondément à côté de moi, paisible, inconscient du tumulte qui m’habite. Je me lève à contrecœur, enfilant mon peignoir, et traverse l’appartement silencieux. La cuisine sent le café froid et les miettes de la veille.
Je me demande, pour la centième fois, comment j’en suis arrivée là. Paris, ses lumières, ses promesses… Je croyais avoir trouvé en Mathieu un compagnon tendre, drôle, un peu rêveur. Mais je n’avais pas compris que j’épousais aussi sa mère. Madame Lefèvre vit à deux rues de chez nous, mais son ombre plane sur chaque pièce. Elle appelle chaque matin, donne des instructions sur la cuisson des œufs, la température du lait, la marque du pain. Mathieu acquiesce toujours, sans broncher.
Un matin, alors que je tartinais les croissants, elle est entrée sans frapper. « Élise, tu as oublié le jus d’orange pressé. Mathieu ne supporte pas celui en bouteille. » J’ai serré les dents. Mathieu a haussé les épaules : « Tu sais comment elle est… »
Mais ce n’est pas seulement le petit-déjeuner. C’est tout : les courses qu’elle fait à notre place, les rendez-vous médicaux qu’elle prend pour lui, les vêtements qu’elle choisit encore pour son fils de trente ans. Parfois, je me sens étrangère dans ma propre vie.
Un soir d’automne, alors que la pluie battait contre les vitres, j’ai tenté d’en parler à Mathieu.
— Tu ne trouves pas que ta mère est un peu… envahissante ?
Il a soupiré, sans me regarder :
— Elle veut juste nous aider. Elle s’inquiète pour moi.
— Mais tu n’es plus un enfant !
Il s’est renfrogné :
— Tu ne comprends pas… Elle a toujours été là pour moi.
J’ai senti une colère sourde monter en moi. Et moi alors ? Qui est là pour moi ?
Les semaines passent et la tension s’installe. Je me surprends à éviter l’appartement, à traîner dans les cafés du quartier après le travail. Un soir, je rentre plus tard que d’habitude. Madame Lefèvre est là, assise sur notre canapé.
— Élise, tu sais que Mathieu aime son dîner à 20h précises. Tu devrais faire attention à ses habitudes.
Je serre les poings.
— Et mes habitudes à moi ? Est-ce que quelqu’un s’en soucie ?
Elle me regarde comme si j’étais une enfant capricieuse.
— Quand on aime quelqu’un, on fait des efforts.
Je monte dans la chambre en claquant la porte. Mathieu me rejoint quelques minutes plus tard.
— Tu pourrais faire un effort avec elle…
— Et toi ? Tu pourrais faire un effort avec moi !
Il détourne le regard. Je sens que quelque chose se brise entre nous.
Les jours suivants sont tendus. Je me sens piégée dans une vie qui n’est pas la mienne. Je repense à mes rêves d’indépendance, à mes études de lettres à la Sorbonne, à mes ambitions d’écrire un roman. Où sont passées mes envies ?
Un samedi matin, alors que je prépare du café pour moi seule – Mathieu est parti chez sa mère – je reçois un message de mon amie Camille : « On se retrouve au parc Monceau ? J’ai besoin de te parler. »
Au soleil pâle de novembre, je lui raconte tout : les petits-déjeuners imposés, les humiliations silencieuses, le sentiment d’étouffer.
Camille me prend la main :
— Tu ne peux pas continuer comme ça. Tu mérites mieux.
Je hoche la tête mais au fond de moi, la peur grandit. Peur de partir, peur d’être seule… Peur aussi de blesser Mathieu.
Le soir même, je trouve Mathieu assis dans le noir.
— Ta mère a encore appelé trois fois aujourd’hui…
Il ne répond pas.
— Est-ce que tu m’aimes vraiment ? Ou est-ce que tu as juste besoin de quelqu’un pour prendre le relais de ta mère ?
Il se lève brusquement :
— Ce n’est pas si simple ! Tu ne comprends pas ce que c’est d’avoir grandi seul avec elle après la mort de mon père…
Je m’approche doucement.
— Mais tu n’es plus seul maintenant. Tu dois choisir : ta vie avec elle ou ta vie avec moi.
Il reste silencieux longtemps. Trop longtemps.
Cette nuit-là, je dors mal. Au petit matin, je prends une décision douloureuse mais nécessaire. Je fais ma valise en silence. Mathieu me regarde faire sans rien dire.
— Tu pars ?
— Oui. Je ne peux plus vivre dans l’ombre de ta mère.
Je claque la porte derrière moi et descends l’escalier quatre à quatre. Dehors, Paris s’éveille sous une pluie fine. Je respire enfin.
En marchant vers la liberté retrouvée, je me demande : Combien sommes-nous à sacrifier nos rêves pour ne pas blesser ceux qu’on aime ? Jusqu’où faut-il aller par amour avant de se perdre soi-même ?