Seule avec mon enfant : le choix impossible

« Tu ne comprends donc pas, Camille ? Je ne veux pas me marier. Pas maintenant, pas comme ça. »

La voix de Julien résonne encore dans ma tête, froide, tranchante, alors que je serre la lettre du médecin dans mes mains tremblantes. Je suis enceinte de trois mois. Trois mois de doutes, trois mois de rêves brisés. Je regarde par la fenêtre de mon petit appartement à Lyon, les lumières de la ville semblent si lointaines, comme si elles appartenaient à une autre vie.

Tout a basculé ce soir-là, chez ses parents à Villeurbanne. Sa mère, Madame Lefèvre, m’a regardée avec ce regard dur, presque méprisant. « Ce n’est pas le moment pour Julien de s’engager. Il a sa carrière d’avocat devant lui. Et puis… tu n’es pas vraiment du même monde que nous, Camille. »

J’ai senti mes joues brûler. J’aurais voulu crier, pleurer, mais j’ai juste baissé les yeux. Julien n’a rien dit. Il s’est contenté de fixer ses mains, incapable de me défendre. Son père, Monsieur Lefèvre, a tenté un sourire maladroit : « Camille, tu sais que tu peux compter sur moi si besoin… » Mais comment compter sur quelqu’un qui ne sait même pas s’opposer à sa propre femme ?

Depuis ce soir-là, Julien ne répond plus à mes messages. Il m’a laissée seule avec mes questions et ce ventre qui s’arrondit chaque jour un peu plus. Ma mère à moi est morte quand j’avais seize ans. Mon père vit à Marseille avec sa nouvelle compagne et ne comprend pas vraiment ce que je traverse. « Tu es forte, ma fille », il me répète au téléphone. Mais être forte, c’est quoi ? C’est affronter les regards dans la rue ? Les murmures des collègues à la mairie où je travaille ?

Un matin, alors que je sors acheter du pain, je croise Madame Lefèvre sur le marché. Elle me lance un sourire glacé : « Tu devrais penser à ce qui est le mieux pour l’enfant. Un bébé sans père… » Je serre les dents. Elle ne sait rien de moi, rien de ce que je ressens.

Le soir même, Monsieur Lefèvre m’appelle. Sa voix est douce : « Camille, je sais que tout cela est difficile. Julien est perdu… Il a toujours eu du mal à s’opposer à sa mère. Mais tu n’es pas seule. Je peux t’aider financièrement si tu veux… »

Je refuse poliment. J’ai ma fierté. Mais au fond de moi, la peur grandit : comment vais-je élever cet enfant seule ?

Les semaines passent. Mon ventre grossit, mon cœur se serre. À la mairie, ma collègue Sophie me glisse un mot : « Tu sais, ma sœur aussi a élevé son fils toute seule… Ce n’est pas facile mais elle n’a jamais regretté. »

Un soir d’orage, alors que je pleure sur mon canapé, le téléphone sonne. C’est Julien.

— Camille… Je suis désolé.
— Désolé ? Tu m’as laissée tomber !
— Ma mère… Elle pense que ce n’est pas le bon moment…
— Et toi ? Qu’est-ce que TU veux ?

Silence.

— Je ne sais pas…

Je raccroche en hurlant de rage. Comment peut-on être aussi lâche ?

Les jours suivants sont un mélange d’espoir et de désespoir. Parfois je rêve qu’il revient, qu’il pose sa main sur mon ventre et qu’il me dit qu’on va y arriver ensemble. Mais chaque matin, la réalité me rattrape.

Un dimanche matin, Monsieur Lefèvre frappe à ma porte avec un sac de courses.

— Je sais que tu ne veux pas d’aide… Mais laisse-moi au moins t’apporter ça.

Il s’assoit dans ma cuisine et me raconte comment lui aussi a failli tout perdre quand il était jeune. « J’ai fait des erreurs avec Julien… Je ne veux pas refaire les mêmes avec toi et ce bébé. »

Je fonds en larmes dans ses bras. Pour la première fois depuis des semaines, je me sens moins seule.

À la mairie, Sophie m’invite chez elle pour un dîner entre filles. Autour d’un verre de vin (pour elles), on parle d’amour, de trahison, de maternité. Elles rient, elles pleurent avec moi.

— Tu sais Camille, dit Sophie en me serrant la main, tu n’as pas besoin d’un homme pour être une bonne mère.

Cette phrase résonne en moi toute la nuit.

Le lendemain matin, je me regarde dans le miroir. Mes yeux sont cernés mais déterminés. Je prends une décision : je vais garder cet enfant et l’aimer de toutes mes forces. Avec ou sans Julien.

Quelques jours plus tard, Julien m’envoie un message : « Je veux voir l’enfant quand il sera né… »

Je réponds simplement : « On verra. »

Ma vie ne sera jamais celle dont j’avais rêvé mais elle sera la mienne. Et peut-être qu’un jour Julien comprendra ce qu’il a perdu.

Parfois je me demande : pourquoi tant de femmes doivent-elles choisir entre l’amour et leur dignité ? Est-ce vraiment à nous de porter seules le poids des décisions des autres ? Qu’en pensez-vous ?