Quand l’amour devient silence : Mon mariage avec Michel
« Tu rentres tard, encore ? » Ma voix tremble à peine, mais Michel ne lève même pas les yeux de son téléphone. Il hausse les épaules, pose ses clés sur la commode de l’entrée et file dans la salle de bains. Je reste là, figée, le plat réchauffé refroidissant sur la table. C’est la troisième fois cette semaine. Je me demande si c’est moi qui ai changé, ou si c’est lui qui s’est éloigné sans que je m’en rende compte.
Je m’appelle Claire. J’ai trente-sept ans, deux enfants, un pavillon à la périphérie de Nantes et un mari qui ne me regarde plus. Il y a dix ans, Michel et moi étions inséparables. On riait fort, on rêvait grand, on s’embrassait dans les couloirs du métro comme des adolescents. Aujourd’hui, nos conversations se résument à des listes de courses ou des horaires de garderie.
Un soir d’automne, alors que la pluie tambourine contre les vitres, je surprends une discussion entre nos enfants : « Tu trouves pas que papa est triste ? » demande Lucie à son petit frère. Je retiens mes larmes. Même eux sentent ce vide qui s’est installé entre nous.
J’essaie pourtant. Je propose des sorties, des dîners en amoureux, des week-ends à la mer. Michel refuse poliment ou prétexte la fatigue. Parfois, il me regarde comme si j’étais une étrangère. « Tu veux vraiment qu’on fasse semblant ? » lâche-t-il un soir, alors que j’insiste pour qu’on parte tous les quatre en Bretagne. Je me tais. Je n’ai plus la force de lutter.
Ma mère me répète que c’est ça, la vie de couple : « On ne peut pas toujours être amoureux comme au premier jour. » Mais ce n’est pas l’amour qui me manque, c’est sa présence. Son regard complice, ses mains sur mes épaules quand je doute de moi. J’ai l’impression d’être invisible.
Au travail, mes collègues me trouvent fatiguée. « Tu devrais prendre soin de toi », me conseille Sophie à la pause-café. Mais comment prendre soin de soi quand on se sent transparente chez soi ?
Un dimanche matin, alors que Michel bricole dans le garage, je décide de lui parler franchement. Mon cœur bat la chamade.
— Michel, tu m’aimes encore ?
Il s’arrête, pose sa perceuse et me regarde enfin dans les yeux.
— Je sais pas… Je crois que je suis fatigué de tout ça.
Son honnêteté me transperce. J’aurais préféré un mensonge rassurant.
Les semaines passent et le silence s’installe comme une troisième personne dans notre maison. Les enfants évitent les disputes en se réfugiant dans leurs chambres. Je fais semblant d’aller bien devant eux, mais le soir, je pleure en silence sous la douche.
Un soir de décembre, je découvre un message sur le téléphone de Michel : « On se voit demain ? » signé « Amandine ». Mon cœur explose. Je n’ose pas lui demander qui c’est. Je devine la réponse.
Je me sens trahie, mais surtout coupable : ai-je été trop exigeante ? Pas assez présente ? Est-ce moi qui ai tué notre amour ?
Je décide d’en parler à ma sœur, Élodie. Elle m’écoute sans juger.
— Tu n’es pas responsable de tout, Claire. Parfois, les gens changent…
Mais comment accepter que l’homme avec qui j’ai tout construit ne veuille plus avancer avec moi ?
Les fêtes approchent et je redoute les repas de famille où il faudra faire semblant devant tout le monde. Ma belle-mère me lance des piques sur mon manque d’enthousiasme ; mon père détourne les yeux quand Michel s’éloigne pour répondre à ses messages.
Un soir, après avoir couché les enfants, je m’effondre dans la cuisine. Michel entre sans bruit.
— Claire… On ne peut plus continuer comme ça.
Je relève la tête, les yeux rouges.
— Tu veux divorcer ?
Il hoche la tête sans un mot.
Le lendemain, je prends rendez-vous chez une avocate. La procédure est lancée. Les semaines suivantes sont un tourbillon d’émotions : colère, tristesse, soulagement parfois… Les enfants pleurent beaucoup ; Lucie fait des cauchemars et Paul refuse de manger.
Je tente de rester forte pour eux, mais je me sens vide. Les amis s’éloignent peu à peu ; certains prennent parti pour Michel, d’autres pour moi. Les voisins murmurent derrière leurs rideaux.
Un soir d’avril, alors que je range la chambre de Lucie, je tombe sur un dessin : quatre bonshommes se tiennent par la main sous un soleil immense. Mais l’un d’eux est barré d’une croix rouge. Je m’effondre en larmes.
Petit à petit, j’apprends à vivre seule. Je redécouvre le plaisir d’un café en terrasse avec Élodie, le goût du silence choisi plutôt que subi. Mais chaque soir, quand la maison s’endort, le manque revient comme une vague froide.
Aujourd’hui encore, je me demande : comment deux personnes qui s’aimaient autant peuvent-elles devenir des étrangers ? Est-ce vraiment possible de se reconstruire après avoir perdu ce qu’on croyait éternel ?