Quand la vie vous tourne le dos : L’histoire de Camille, mère seule dans les faubourgs de Marseille

— Tu n’as pas honte, Camille ? Tu veux vraiment que tout le quartier parle de nous ?

La voix de ma mère résonne encore dans ma tête, tranchante comme un couteau. Ce soir-là, j’étais debout dans la cuisine, les mains tremblantes autour d’un bol de café froid. Mon père, silencieux, fixait la table sans oser me regarder. Je venais d’annoncer ma grossesse. J’avais dix-neuf ans, pas de diplôme, et le père de l’enfant avait disparu dès qu’il avait appris la nouvelle. Je me souviens du silence pesant, du regard de ma petite sœur Lucie, qui semblait vouloir disparaître sous la table.

— Tu vas gâcher ta vie, Camille. Et la nôtre avec.

C’est tout ce que mon père a trouvé à dire avant de quitter la pièce. Ce soir-là, j’ai compris que je serais seule. Vraiment seule.

Les mois qui ont suivi ont été un enchaînement de portes qui claquent et de regards fuyants. Ma mère ne m’adressait plus la parole. Mon frère aîné, Thomas, m’a traitée d’égoïste devant toute la famille lors d’un repas dominical :

— Tu crois qu’on a besoin d’un autre problème ici ?

J’ai quitté la maison familiale un matin d’hiver, avec un sac à dos et un ventre déjà bien rond. J’ai trouvé refuge chez une amie, Sophie, qui vivait dans une petite chambre de bonne près du Vieux-Port. Les premiers temps, je me suis sentie comme une étrangère dans ma propre ville. Les rues de Marseille me semblaient hostiles, les passants indifférents à ma détresse.

Quand mon fils Hugo est né, j’ai cru que tout allait changer. Que l’amour maternel suffirait à combler le vide laissé par l’abandon. Mais la réalité m’a vite rattrapée. Les nuits blanches à bercer un bébé malade, les courses à faire avec quelques pièces au fond des poches, les démarches interminables à la CAF où l’on me regardait comme une assistée. Je me souviens d’une employée qui m’a lancé :

— Vous êtes sûre que le père ne peut pas vous aider ?

Comme si c’était si simple.

J’ai enchaîné les petits boulots : serveuse dans un bar du Panier, femme de ménage chez des familles bourgeoises du Prado, vendeuse sur les marchés. Chaque euro gagné était une victoire. Mais chaque soir, en rentrant dans notre minuscule studio, je voyais le visage fatigué d’Hugo et je me demandais si je faisais assez.

Les voisins n’étaient pas tendres non plus. Madame Dupuis, au troisième étage, murmurait sur mon passage :

— Une gamine avec un môme… Ça promet.

Je faisais semblant de ne pas entendre, mais chaque mot me blessait un peu plus. Parfois, je croisais des regards compatissants — rarement — mais le plus souvent c’était l’indifférence ou le mépris.

Un soir d’automne, alors que je rentrais du travail avec Hugo endormi dans sa poussette, j’ai croisé mon frère Thomas devant la boulangerie. Il m’a à peine saluée.

— Tu comptes rester longtemps dans cette galère ?

J’ai senti la colère monter en moi.

— Je fais ce que je peux ! Tu crois que c’est facile ? Tu crois que j’ai choisi cette vie ?

Il a haussé les épaules et s’est éloigné sans un mot.

Les années ont passé. Hugo a grandi trop vite. Il posait des questions auxquelles je ne savais pas répondre :

— Pourquoi papa n’est pas là ? Pourquoi mamie ne vient jamais nous voir ?

Je lui inventais des histoires pour cacher la vérité. Mais au fond de moi, je sentais la honte et la tristesse me ronger.

Un jour, alors qu’Hugo avait huit ans, il est rentré de l’école en pleurant. Un camarade lui avait dit qu’il n’avait pas de vraie famille. J’ai pris mon fils dans mes bras et j’ai pleuré avec lui. Ce soir-là, j’ai compris que le poids du jugement ne s’arrêtait pas à moi ; il touchait aussi mon enfant.

J’ai tenté de renouer avec mes parents. J’ai appelé ma mère pour lui proposer de voir Hugo.

— Ce n’est pas le moment, Camille. On a nos problèmes aussi.

J’ai raccroché en silence. J’aurais voulu hurler, casser quelque chose. Mais je n’avais plus la force.

Pourtant, malgré tout, il y a eu des moments de lumière. Le sourire d’Hugo quand il a appris à faire du vélo sur le boulevard Longchamp. Les après-midis passés à la plage du Prado à ramasser des coquillages. Les anniversaires improvisés avec les copains du quartier et un gâteau fait maison.

Mais chaque bonheur semblait fragile, menacé par la précarité et l’isolement. Un matin, j’ai reçu une lettre d’expulsion : je n’avais pas pu payer deux mois de loyer. J’ai passé la nuit à chercher des solutions sur Internet, à appeler des associations qui ne répondaient jamais ou qui me demandaient des papiers que je n’avais pas.

J’ai pensé à tout abandonner. À laisser Hugo chez ses grands-parents et partir loin d’ici. Mais je n’ai pas pu. Parce qu’au fond de moi brûlait une rage sourde : celle de prouver que je pouvais y arriver seule.

Aujourd’hui, Hugo a treize ans. Il est au collège et rêve de devenir footballeur professionnel. Moi, je travaille toujours trop pour trop peu d’argent. Mais je tiens debout. Je me bats pour lui offrir ce que je n’ai jamais eu : une chance.

Parfois je me demande : pourquoi la société juge-t-elle si durement celles qui tombent sans jamais regarder comment elles se relèvent ? Est-ce qu’un jour on cessera de pointer du doigt celles qui élèvent seules leurs enfants ?

Et vous… Qu’auriez-vous fait à ma place ?