Où s’envole l’amour quand la vie devient trop lourde ?

« Tu exagères, Camille. Maman sait s’occuper d’un bébé, elle l’a déjà fait avec moi. »

La voix de Julien résonne encore dans ma tête, froide, détachée. Je serre Louis contre moi, son souffle chaud sur ma peau nue. Il n’a que trois semaines et déjà, je sens le poids du monde s’abattre sur mes épaules. Nous sommes dans notre petit appartement de Nantes, les volets mi-clos pour tamiser la lumière du matin. Julien est debout devant la porte, son sac à dos jeté à la hâte sur l’épaule. Il ne me regarde pas.

« Tu pars encore chez ta mère ? »

Il soupire, agacé. « Elle a dit qu’elle pouvait garder Louis aujourd’hui. J’ai besoin de dormir un peu, Camille. Tu comprends jamais rien… »

Je voudrais crier, pleurer, le supplier de rester. Mais je me tais. Depuis la naissance de Louis, Julien s’est effacé, jour après jour. Au début, il y avait les sourires gênés, les caresses maladroites sur mon ventre arrondi. Puis la fatigue, les nuits blanches, les disputes pour des broutilles : une couche mal changée, un biberon oublié. Et maintenant, ce vide.

Sa mère, Madame Lefèvre, a pris le relais sans jamais me demander mon avis. Elle arrive chaque matin avec ses remarques acides : « Tu devrais allaiter plus longtemps », « Il faut le laisser pleurer un peu », « À mon époque… » Je me sens étrangère dans ma propre maison.

Un soir, alors que je tente d’endormir Louis, Julien rentre tard. Il sent l’alcool et la cigarette. Je l’attends dans la cuisine.

— Tu étais où ?
— Avec des potes. J’avais besoin de souffler.
— Et moi ? Tu crois que j’ai pas besoin de souffler ?

Il hausse les épaules et s’enferme dans la salle de bain. Je reste seule avec mes questions et mon épuisement.

Les jours passent et se ressemblent. Je me surprends à envier les autres mamans du square qui rient avec leurs maris, qui partagent les biberons et les nuits blanches. Moi, je suis invisible. Même mes parents, à Limoges, ne comprennent pas : « Tu sais, Camille, c’est normal que Julien ait du mal au début… Les hommes ne sont pas comme nous. »

Mais ce n’est pas normal. Ce n’est pas juste.

Un matin de novembre, je craque. Je dépose Louis chez Madame Lefèvre pour aller à un entretien d’embauche – il faut bien payer le loyer maintenant que Julien ne ramène plus grand-chose à la maison. Quand je reviens plus tôt que prévu, j’entends des voix dans le salon.

— Elle n’est pas faite pour être mère, tu sais…
— Chut, maman !

Mon cœur se serre. Je pousse la porte : ils se taisent brusquement.

— Qu’est-ce que vous disiez ?

Madame Lefèvre me regarde avec pitié.

— Rien d’important, Camille. Tu veux un café ?

Je refuse d’un geste et prends Louis dans mes bras. Il sent la lessive bon marché et le parfum trop fort de sa grand-mère. Je rentre chez moi en pleurant.

Le soir même, j’affronte Julien.

— Tu ne m’aides plus du tout ! Tu préfères laisser ta mère s’occuper de notre fils plutôt que d’assumer !
— Arrête ton cinéma ! T’es jamais contente !
— Parce que je suis seule !

Il claque la porte et disparaît dans la nuit.

Les semaines suivantes sont un enchaînement de silences lourds et de regards fuyants. Je reprends le travail à mi-temps dans une petite librairie du centre-ville ; c’est ma bouffée d’oxygène. Là-bas, personne ne sait que je pleure tous les soirs en berçant mon fils.

Un jour, alors que je range des livres jeunesse, une cliente me demande :

— Vous avez l’air fatiguée… Vous allez bien ?

Je souris faiblement :

— Oui… C’est juste un peu difficile en ce moment.

Elle me touche le bras avec douceur :

— Vous savez, on n’est pas obligée de tout porter seule.

Cette phrase résonne en moi toute la journée.

À Noël, Julien ne rentre pas. Il m’envoie un SMS : « Je passe chez maman ce soir. Joyeux Noël à toi et Louis. » Je regarde mon fils dormir sous le sapin minuscule que j’ai décoré seule. Les lumières clignotent dans le silence du salon.

Je décide alors d’écrire une lettre à Julien :

« J’aurais voulu que tu sois là pour voir Louis sourire pour la première fois, pour entendre ses premiers gazouillis au petit matin. J’aurais voulu qu’on soit une famille, toi et moi contre le monde entier. Mais tu as choisi la facilité, tu as choisi de fuir au lieu d’affronter avec moi les tempêtes de la vie. Je ne t’en veux pas d’avoir peur ; je t’en veux de m’avoir laissée seule dans cette peur. »

Je ne lui enverrai jamais cette lettre.

Aujourd’hui, Louis a six mois. Il rit aux éclats quand je fais semblant de tomber ou que je lui chante « Frère Jacques ». Parfois, il tend les bras vers la porte comme s’il attendait quelqu’un qui ne viendra pas.

Je me demande souvent : pourquoi certains fuient-ils quand tout devient difficile ? Où s’envole l’amour quand il faudrait qu’il nous porte ? Est-ce qu’on peut vraiment élever un enfant sans soutien ni tendresse partagée ?

Et vous… Qu’auriez-vous fait à ma place ?