Ne te précipite pas, Élise ! – La fuite d’une mariée face à une famille étouffante
« Élise, tu es prête ? » La voix de ma mère résonne derrière la porte, tremblante d’émotion et d’inquiétude. Je fixe mon reflet dans le miroir : robe blanche impeccable, sourire forcé, yeux embués. Aujourd’hui, je devrais être la plus heureuse des femmes. Pourtant, mon cœur cogne si fort que j’ai l’impression qu’il va exploser.
Je me souviens de la première fois où Paul m’a présenté à ses parents, dans leur grande maison bourgeoise à Lyon. Sa mère, Madame Lefèvre, m’a scrutée de la tête aux pieds, un sourire poli mais glacial aux lèvres. « Tu travailles dans la culture ? C’est… original », avait-elle lâché, comme si c’était une maladie honteuse. Son père, un notaire réputé, n’avait pas dit un mot, se contentant de hocher la tête d’un air approbateur ou désapprobateur selon les réponses de Paul.
Depuis ce jour, j’ai tout fait pour leur plaire. J’ai troqué mes jeans pour des robes sobres, appris à aimer le vin rouge et à parler des dernières expositions au musée des Beaux-Arts. J’ai même accepté de passer Noël chez eux, alors que ma propre famille restait seule à Grenoble. Tout ça pour quoi ? Pour entendre Madame Lefèvre me dire, la veille du mariage : « Tu sais Élise, dans notre famille, les femmes savent se tenir. »
« Élise ! » La voix de Paul cette fois, derrière la porte. Il ne frappe pas. Il sait que c’est interdit avant la cérémonie. Mais il sent que quelque chose ne va pas. Je l’aime, Paul. Mais je ne sais plus si c’est suffisant.
Je repense à notre dernière dispute. Il voulait que je quitte mon travail pour m’occuper de la maison et, plus tard, des enfants. « Ce n’est pas moi qui te le demande », avait-il dit en haussant les épaules. « C’est comme ça chez nous. » Chez nous… Mais où est-ce chez moi ?
La porte s’ouvre brusquement. Ma sœur Camille entre en trombe. « Tu fais quoi ? Tout le monde t’attend ! » Je sens ses mains froides sur mes épaules. Elle me regarde droit dans les yeux : « Tu veux vraiment faire ça ? »
Je fonds en larmes. « Je ne sais plus… J’ai l’impression d’étouffer… »
Camille me serre fort contre elle. « Tu n’es pas obligée, Élise. Personne ne t’oblige à te sacrifier pour eux. »
Mais si… Toute la famille Lefèvre attend dans l’église, alignée comme à un procès. Ma mère a déjà préparé le discours pour la mairie. Les invités sont là, les fleurs aussi. Et moi ? Où suis-je dans tout ça ?
Je me revois petite fille, courant dans les champs près de Grenoble, libre et sauvage. Où est passée cette Élise-là ?
Soudain, une idée folle germe dans mon esprit. Je prends la main de Camille : « Viens avec moi. »
Nous descendons l’escalier en courant, évitant les regards curieux des cousins et des tantes qui s’affairent autour du buffet. Dehors, le ciel est gris mais il ne pleut pas encore. J’arrache mes talons et cours pieds nus sur le gravier jusqu’à la petite voiture de mon père.
Camille démarre sans poser de questions. Nous roulons vers la sortie du village pendant que mon téléphone vibre sans cesse : Paul, ma mère, Madame Lefèvre… Je ne réponds pas.
« Tu vas où ? » demande Camille en jetant un coup d’œil inquiet.
« Je veux juste respirer… »
Nous nous arrêtons au bord du Rhône. Le vent souffle fort et je sens mes cheveux voler autour de mon visage. Je respire enfin à pleins poumons.
Mon téléphone sonne encore. Cette fois, c’est Paul.
Je décroche.
« Élise ? Où es-tu ? Tout le monde t’attend ! » Sa voix est tendue, presque en colère.
« Je suis désolée Paul… Je ne peux pas… Je ne peux plus faire semblant… »
Un silence glacial s’installe.
« Tu me fais honte », murmure-t-il avant de raccrocher.
Je m’effondre sur l’herbe humide. Camille me prend dans ses bras.
« Tu as fait ce qu’il fallait », souffle-t-elle.
Mais pourquoi ai-je si mal alors ? Pourquoi ai-je l’impression d’avoir tout perdu alors que je viens peut-être de me sauver ?
Le soir tombe sur le fleuve. Je regarde les lumières de la ville s’allumer au loin et je me demande : Combien sommes-nous à nous perdre pour plaire aux autres ? Est-ce qu’on a vraiment le droit de dire non quand tout le monde attend qu’on dise oui ?