Mon mari, son portefeuille et ma cage : Douze ans de captivité conjugale

— Tu as encore dépensé vingt euros au marché ? Tu crois que l’argent pousse sur les arbres, Claire ?

La voix d’Antoine résonne dans la cuisine, froide comme la porcelaine de la tasse qu’il serre entre ses doigts. Je baisse les yeux sur mes mains, rouges d’avoir épluché trop de pommes de terre, et je sens la honte me brûler les joues. Douze ans que ça dure. Douze ans à compter chaque pièce, à justifier chaque achat, à demander la permission pour acheter une robe ou un livre. Je ne sais même plus si j’aime les robes ou les livres.

Je m’appelle Claire Martin. J’ai 39 ans, deux enfants — Lucie et Paul — et une maison en banlieue parisienne qui sent la cire et le renfermé. Quand j’ai rencontré Antoine, il était drôle, brillant, sûr de lui. Il m’a séduite avec ses discours sur la liberté, l’aventure, la vie à deux. Mais très vite, la liberté s’est transformée en contrôle. L’aventure en routine. La vie à deux en prison.

— Tu pourrais au moins me remercier de travailler pour que tu puisses rester à la maison !

Il claque la porte du frigo. Je sursaute. Lucie, 10 ans, lève les yeux de ses devoirs. Paul, 7 ans, serre sa peluche contre lui. Je voudrais leur dire que tout va bien, mais je n’y crois plus moi-même.

Le soir, quand tout le monde dort, je m’assois dans le noir du salon. J’écoute le tic-tac de l’horloge et je me demande comment j’en suis arrivée là. J’étais une bonne élève, j’avais des rêves : devenir institutrice, voyager en Bretagne, écrire un roman peut-être. Mais Antoine n’aimait pas mes rêves. « Ça ne rapporte rien », disait-il. « Occupe-toi des enfants, c’est ça ta vraie place. »

Au début, j’ai résisté. J’ai cherché du travail après la naissance de Lucie. Mais Antoine a tout fait pour me décourager : « Qui va s’occuper des petits ? Tu veux qu’ils grandissent sans leur mère ? » Il a fini par cacher mon CV, puis mes diplômes. J’ai cédé. Pour la paix du foyer, pour les enfants.

Les années ont passé. Antoine a pris l’habitude de garder son portefeuille sur lui, même à la maison. Il me donnait « l’argent du ménage » chaque semaine : juste assez pour la nourriture et les factures. Si je voulais acheter autre chose — un cadeau pour Lucie, un café avec une amie — il fallait demander. Et chaque demande était un combat.

Un jour, ma sœur Sophie est venue me voir.
— Tu n’as pas l’air heureuse, Claire…
J’ai haussé les épaules.
— C’est normal d’être fatiguée avec deux enfants.
Mais elle a insisté :
— Ce n’est pas normal d’avoir peur d’acheter une baguette.

Ce soir-là, j’ai pleuré dans mon lit. Antoine dormait déjà, paisible comme un enfant repu. Moi, je comptais les jours où je n’avais pas eu envie de disparaître.

Un matin de janvier, tout a basculé. Paul est tombé malade à l’école ; il fallait aller chez le médecin en urgence. J’ai fouillé dans mon sac : plus un sou. J’ai appelé Antoine au bureau.
— Je n’ai pas d’argent pour le médecin.
Il a soupiré :
— Tu exagères toujours ! Tu n’as qu’à attendre ce soir.
J’ai raccroché en tremblant de rage et d’impuissance.

Ce jour-là, j’ai compris que je n’étais plus une mère, ni une femme : j’étais une prisonnière.

J’ai commencé à cacher quelques pièces dans une boîte à couture. À noter chaque euro économisé sur les courses. À relire les messages de Sophie qui me disait : « Tu n’es pas seule. »

Un soir d’avril, alors qu’Antoine était sorti avec des collègues, j’ai ouvert l’ordinateur familial. J’ai tapé « violences économiques conjugales ». Les mots m’ont frappée comme une gifle : « privation d’argent », « contrôle des dépenses », « isolement ». C’était moi. C’était ma vie.

J’ai contacté une association locale : Solidarité Femmes 92. Une voix douce m’a répondu :
— Vous avez le droit d’exister pour vous-même, Claire.
J’ai pleuré longtemps après avoir raccroché.

Le lendemain, j’ai pris rendez-vous avec une assistante sociale. J’y suis allée en cachette, pendant que Paul était à l’école et Lucie chez une amie. J’avais peur qu’on me juge, peur qu’on ne me croie pas — après tout, Antoine ne m’a jamais frappée… Mais la dame m’a regardée droit dans les yeux :
— L’emprise financière est une forme de violence comme une autre.

J’ai commencé à préparer mon départ en secret. J’ai trouvé un petit boulot dans une librairie du quartier — quelques heures par semaine au début. J’ai ouvert un compte bancaire à mon nom avec l’aide de Sophie.

Le jour où j’ai annoncé à Antoine que je partais avec les enfants, il a ri.
— Tu ne tiendras pas deux semaines sans moi !
Mais cette fois-ci, c’est moi qui ai claqué la porte.

Les premiers mois ont été terribles : peur du lendemain, nuits blanches à rassurer Lucie et Paul qui demandaient quand on rentrerait « à la maison ». Mais peu à peu, j’ai retrouvé le goût des petites choses : choisir une robe sans demander la permission ; offrir un goûter à mes enfants sans compter les centimes ; rire avec Sophie autour d’un café.

Aujourd’hui encore, il m’arrive de douter : ai-je bien fait ? Aurais-je pu sauver mon couple ? Mais quand je vois Lucie sourire sans crainte et Paul dormir sans sa peluche serrée contre lui comme un bouclier… je sais que j’ai choisi la liberté.

Combien sommes-nous en France à vivre dans cette cage invisible ? Combien de femmes taisent leur souffrance parce qu’elle ne laisse pas de bleus sur la peau ? Est-ce que le silence protège vraiment nos enfants… ou ne fait-il que prolonger leur prison ?