Les sacrifices invisibles de Viviane : Chronique d’une trahison ordinaire

— Tu rentres encore tard ce soir, François ?

Ma voix tremble à peine, mais je sens déjà la colère sourde qui monte en moi. Il ne me regarde même pas, il attrape ses clés sur la commode, l’air absent. « J’ai une réunion, Viviane. Ne m’attends pas. »

C’est la troisième fois cette semaine. Je reste là, figée dans le couloir de notre appartement à Lyon, les mains moites sur mon tablier. Les enfants sont déjà couchés. Je me demande si je dois lui dire que j’ai vu ce message sur son téléphone, ce prénom inconnu : « À ce soir, mon amour. »

Je n’ai jamais été une femme jalouse. J’ai toujours cru en notre histoire, à nos promesses échangées dans la petite église de Saint-Just. J’ai tout donné pour cette famille : quitté mon poste d’infirmière pour élever nos enfants, sacrifié mes rêves de voyages et de liberté pour être la mère et l’épouse parfaite. Mais ce soir, je sens que quelque chose s’est brisé.

Je me souviens de notre premier appartement, des rires partagés autour d’un plat de gratin dauphinois, des disputes pour des broutilles qui se terminaient toujours dans les bras l’un de l’autre. Où est passée cette complicité ?

Le lendemain matin, je prépare le petit-déjeuner comme d’habitude. Paul et Juliette descendent en pyjama, les cheveux en bataille. « Papa est déjà parti ? » demande Juliette en baillant. Je hoche la tête, incapable de parler. Je sens les larmes monter mais je me retiens : il faut tenir pour eux.

À midi, je croise ma voisine, Sandrine, sur le palier. Elle me lance un regard compatissant : « Tu as l’air fatiguée, Viviane… Tout va bien ? » Je souris faiblement. Personne ne sait ce qui se passe derrière nos portes closes.

Le soir venu, je décide d’affronter François. Il rentre tard, sentant le parfum d’une autre femme. Je l’attends dans le salon, les mains crispées sur la tasse de thé froide.

— François, il faut qu’on parle.

Il soupire, s’assoit sans me regarder.

— Je sais tout, François. Je sais que tu vois quelqu’un d’autre.

Un silence glacial s’installe. Il ne nie pas. Il ne s’excuse même pas.

— Viviane… Je suis désolé. Mais je ne t’aime plus comme avant.

Je sens mon cœur exploser dans ma poitrine. Vingt ans balayés d’un revers de main. Tout ce que j’ai donné, tout ce que j’ai sacrifié… Pour quoi ?

Les jours suivants sont un cauchemar éveillé. Les enfants sentent que quelque chose ne va pas. Paul fait des crises de colère à l’école ; Juliette refuse de manger. Je dois tout gérer seule : les devoirs, les repas, les pleurs la nuit.

Ma mère m’appelle tous les soirs : « Tu dois être forte, ma fille. Pense aux enfants. » Mais comment être forte quand on a l’impression de s’effondrer à chaque respiration ?

Un matin, je croise François devant l’école. Il vient chercher les enfants pour le week-end. Il a l’air heureux, détendu — presque soulagé. À ses côtés, une jeune femme attend dans une voiture rutilante.

Juliette s’accroche à moi en pleurant : « Je veux pas aller chez papa… »

Je la serre contre moi, impuissante.

Les semaines passent et je découvre la solitude du quotidien : les repas pris seule devant la télévision, les nuits blanches à ressasser le passé. J’entends les voisins rire à travers les murs fins de notre immeuble HLM ; moi je n’ai plus goût à rien.

Un jour, Sandrine frappe à ma porte avec un gâteau au chocolat : « Viens prendre un café chez moi… Ça te fera du bien. »

Je me laisse convaincre. Chez elle, je découvre un autre monde : elle vit seule aussi depuis son divorce mais elle a retrouvé le sourire. « Tu sais Viviane, on survit toutes à ça… Mais il faut penser à toi maintenant. »

Ses mots résonnent en moi comme un électrochoc.

Petit à petit, j’essaie de reprendre pied : je m’inscris à un atelier d’écriture à la médiathèque du quartier ; je retrouve des amies perdues de vue ; je recommence à prendre soin de moi — un rouge à lèvres acheté sur un coup de tête, une coupe chez le coiffeur.

Mais la blessure reste vive. Un soir d’hiver, alors que Paul dort déjà et que Juliette lit dans sa chambre, je relis une vieille lettre d’amour de François : « Je te promets de toujours te protéger… »

Je pleure longtemps ce soir-là.

Un dimanche matin, alors que nous prenons le petit-déjeuner tous les trois autour du vieux formica bleu, Paul me regarde droit dans les yeux : « Maman… Tu vas rester triste toute ta vie ? »

Je souris tristement et lui caresse la joue : « Non mon chéri… On va s’en sortir tous ensemble. »

Aujourd’hui encore, il m’arrive de croiser François au marché ou devant l’école. Il me salue poliment mais nos regards ne se croisent plus vraiment. Je ne lui en veux plus — ou du moins j’essaie.

J’ai compris que mes sacrifices étaient invisibles pour lui… mais pas pour mes enfants ni pour moi-même.

Et vous… Jusqu’où iriez-vous par amour ? À quel moment faut-il penser à soi avant tout ?