Le testament de Mamie : Quand le sang ne suffit plus

— Tu ne peux pas me faire ça, maman !

La voix d’Adrien résonne encore dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Je serre la lettre du notaire entre mes doigts tremblants. Léa, ma petite-fille, baisse les yeux, mal à l’aise. Le silence s’installe, lourd, pesant, seulement troublé par le tic-tac de l’horloge au mur. Je n’ai jamais aimé les disputes, mais aujourd’hui, il n’y a plus moyen de les éviter.

Je m’appelle Jacqueline. J’ai soixante-dix-sept ans et je vis dans ce petit appartement du 12ème arrondissement depuis plus de quarante ans. Ici, j’ai élevé mon fils Adrien seule, après que son père nous ait quittés pour une autre femme. J’ai tout sacrifié pour lui : mes rêves, mes soirées, parfois même ma dignité. Mais aujourd’hui, c’est Léa qui occupe toutes mes pensées.

Léa… Ma petite-fille, la seule à venir me voir chaque dimanche, à m’apporter des croissants et à écouter mes histoires d’un autre temps. Adrien, lui, passe en coup de vent, toujours pressé, toujours préoccupé par son cabinet d’avocats et ses vacances à Biarritz. Il me reproche de ne pas l’avoir assez aimé, assez soutenu. Mais comment lui expliquer que l’amour ne se mesure pas en héritage ?

— Tu préfères ta petite-fille à ton propre fils ? Tu réalises ce que tu fais ?

Sa voix tremble d’indignation. Je vois dans ses yeux la blessure d’un enfant qui n’a jamais compris pourquoi son père est parti. Mais je vois aussi l’homme qu’il est devenu : dur, distant, obsédé par la réussite. Il n’a jamais compris pourquoi je passais tant de temps avec Léa.

— Adrien… Ce n’est pas une question de préférence. C’est une question de cœur. Léa a besoin de ce toit. Toi, tu as ta vie, ta maison à Neuilly…

Il me coupe :

— Ce n’est pas une question d’argent ! C’est une question de respect !

Je sens les larmes monter. Je repense à toutes ces années où j’ai couru après son amour, où j’ai tenté de réparer ce qui était brisé entre nous. Mais il y a des blessures qui ne se referment jamais.

Léa s’approche timidement :

— Papa… Ce n’est pas contre toi. Mamie veut juste que je sois en sécurité. Tu sais bien que je galère avec mon boulot de prof…

Adrien la foudroie du regard.

— Tu crois que tu mérites plus que moi ?

Je voudrais hurler que l’amour ne se mérite pas, qu’il se donne sans compter. Mais les mots restent coincés dans ma gorge.

La nuit tombe sur Paris. Je me retrouve seule dans mon salon, entourée de photos jaunies : Adrien bébé dans mes bras, Léa sur ses genoux lors d’un Noël enneigé à Chamonix. Je me demande où j’ai failli. Est-ce que j’ai trop donné à l’un ? Pas assez à l’autre ?

Le lendemain matin, le téléphone sonne. C’est ma sœur Monique.

— Tu as fait ce qu’il fallait, Jacquie. Les enfants ne comprennent pas toujours nos choix…

Mais moi-même, je doute. J’entends les voisins parler sur le palier : « Tu as vu ? Jacqueline lègue tout à sa petite-fille ! » En France, on dit souvent que le sang est plus épais que l’eau. Mais parfois, le sang se dilue dans les rancœurs et les non-dits.

Adrien ne me parle plus depuis des semaines. Il a même menacé de contester le testament. Léa vient plus souvent, mais je sens sa gêne : elle culpabilise d’être celle qui reçoit alors qu’elle n’a rien demandé.

Un soir d’automne, alors que la pluie tambourine contre les vitres, Adrien débarque sans prévenir.

— Je veux comprendre pourquoi… Pourquoi tu m’as rayé de ta vie ?

Je lui prends la main.

— Je ne t’ai jamais rayé. Mais tu es parti depuis longtemps déjà… Tu as construit ta vie loin de moi. Léa est restée.

Il baisse la tête.

— J’ai eu peur de te ressembler… De finir seule.

Je sens mon cœur se serrer.

— Ce n’est pas l’héritage qui fait la famille, Adrien. C’est l’amour qu’on se porte…

Il pleure enfin. Pour la première fois depuis des années, il laisse tomber le masque.

Les semaines passent. Rien n’est vraiment réglé mais quelque chose a changé : Adrien revient parfois dîner avec nous. Léa sourit plus souvent. Je sens que le temps nous est compté mais qu’il n’est jamais trop tard pour réparer un peu.

Aujourd’hui, alors que je termine cette lettre pour le notaire, je me demande : est-ce qu’on peut vraiment aimer ses enfants tous pareil ? Est-ce que le sang suffit pour faire une famille ? Qu’en pensez-vous ?