Larmes et Espoir : Le Combat d’une Mère Seule à Saint-Denis
« Tu crois vraiment que tu vas t’en sortir toute seule, Élodie ? » La voix de ma mère résonne encore dans la cuisine froide de notre petit appartement de Saint-Denis. C’était un soir de novembre, la pluie battait contre les vitres, et Camille, ma fille de trois ans, dormait dans la chambre à côté. Je venais d’apprendre que Julien, son père, ne reviendrait pas. Il avait choisi une autre vie, ailleurs, sans nous.
Je me souviens avoir serré fort la tasse de thé entre mes mains tremblantes. Ma mère, assise en face de moi, soupirait bruyamment. « Tu n’as pas de travail stable, pas d’argent de côté… Tu vas finir comme moi, à galérer toute ta vie. »
J’ai senti la colère monter. « Je ne suis pas toi, maman. Je vais m’en sortir. Pour Camille. »
Mais au fond de moi, je n’y croyais pas vraiment. Les jours suivants furent un enchaînement d’humiliations : la queue à la CAF, les regards méprisants des assistantes sociales, les refus polis ou condescendants lors des entretiens d’embauche. « Vous comprenez, madame Martin, on cherche quelqu’un de plus… disponible. » Traduction : pas une mère seule avec un enfant malade tous les hivers.
Les factures s’accumulaient sur la table du salon. Je faisais semblant devant Camille, mais chaque soir, je pleurais en silence dans la salle de bains. Un matin, alors que je déposais Camille à l’école maternelle Paul Langevin, elle m’a regardée avec ses grands yeux inquiets : « Maman, pourquoi tu pleures tout le temps ? »
Ce jour-là, j’ai compris que je devais changer quelque chose. J’ai repensé à ce que je savais faire : cuisiner. Petite, j’aidais ma grand-mère à préparer des tartes aux pommes et des quiches lorraine pour tout le quartier. J’ai décidé de tenter ma chance : vendre des plats faits maison aux commerçants du coin.
Le début a été rude. « On n’a pas besoin de ça ici », m’a lancé le boucher du marché Pleyel. Mais la boulangère, Madame Lefèvre, a accepté de goûter mon gratin dauphinois. Le lendemain, elle m’a commandé dix parts pour ses clients.
Petit à petit, le bouche-à-oreille a fait son effet. Les commandes ont augmenté. J’ai appris à jongler entre les courses chez Franprix, les fourneaux et les devoirs de Camille. Mais la fatigue était là, tenace. Un soir, alors que je rentrais chez moi les bras chargés de sacs, j’ai croisé mon frère Thomas sur le palier.
« Tu fais pitié, Élodie. Tu devrais laisser Camille à maman et trouver un vrai boulot », a-t-il lâché sans même me regarder.
J’ai explosé : « Tu crois que c’est facile ? Tu crois que j’ai choisi cette vie ? »
Il a haussé les épaules et est parti sans un mot. Ce soir-là, j’ai failli tout abandonner. Mais Camille est venue se blottir contre moi : « T’es la meilleure maman du monde. »
C’est elle qui m’a donné la force de continuer.
Un matin d’avril, alors que je livrais des plats au centre social du quartier, une animatrice m’a proposé d’animer un atelier cuisine pour des femmes en difficulté. J’ai hésité – qui étais-je pour donner des leçons ? Mais j’ai accepté.
La première séance a été un désastre : je tremblais tellement que j’ai renversé la farine partout. Mais les femmes présentes m’ont encouragée. On a ri ensemble de nos ratés. Peu à peu, une solidarité est née entre nous.
Un jour, Fatoumata m’a confié : « Grâce à toi, j’ai repris confiance en moi. » J’ai compris alors que mon histoire pouvait servir à d’autres.
Avec l’aide du centre social et d’une petite subvention municipale, j’ai pu ouvrir mon propre atelier-traiteur : « Les Saveurs d’Élodie ». Les débuts ont été difficiles – il fallait convaincre les clients, gérer l’administratif, se battre contre les préjugés (« Une femme seule ? Elle ne tiendra pas longtemps… »). Mais chaque sourire de Camille me rappelait pourquoi je me battais.
Ma mère a fini par venir un jour goûter mes plats lors d’une porte ouverte. Elle n’a rien dit pendant un long moment puis a murmuré : « Je suis fière de toi. »
Aujourd’hui, je vis toujours à Saint-Denis avec Camille. Mon atelier fait travailler deux autres femmes du quartier. Je donne des conférences dans des associations pour raconter mon parcours et encourager celles qui doutent encore.
Mais parfois, la peur revient : et si tout s’effondrait demain ? Et si je n’étais pas assez forte ?
Est-ce qu’on peut vraiment tout reconstruire quand on part de rien ? Et vous… qu’auriez-vous fait à ma place ?