Il rêvait d’une famille, mais il est parti quand notre bébé est arrivé
« Tu ne comprends pas, Claire ! Je n’y arrive pas, c’est trop pour moi ! »
La voix de Julien résonne encore dans la cuisine, là où il a claqué la porte il y a six mois. Je revois la scène en boucle : moi, debout, tenant notre fille Lucie dans les bras, les larmes coulant sur mes joues, et lui, le regard fuyant, la mâchoire crispée. C’était un matin d’avril, le soleil filtrait à peine à travers les volets de notre appartement à Nantes. J’avais cru que la naissance de Lucie serait le début d’une nouvelle vie à trois. Mais ce fut le début de la fin.
Julien et moi, on s’est rencontrés à la fac de droit. Il était drôle, brillant, passionné par la littérature française. On passait des heures à refaire le monde dans les cafés du centre-ville. Il me disait souvent : « Un jour, on aura une grande maison pleine d’enfants qui courent partout. » J’y croyais dur comme fer. On s’est mariés dans une petite mairie de Loire-Atlantique, entourés de nos familles et amis. Tout le monde disait qu’on était faits l’un pour l’autre.
Mais après la naissance de Lucie, tout a changé. Les nuits blanches se sont enchaînées, les cris du bébé résonnaient dans chaque pièce. Moi, épuisée, je me sentais seule même quand Julien était là. Lui, il s’éloignait peu à peu. Il rentrait tard du travail, prétextant des dossiers urgents au cabinet. Je voyais bien qu’il fuyait la maison, qu’il fuyait Lucie… qu’il me fuyait moi aussi.
Un soir, alors que je berçais Lucie qui ne voulait pas dormir, il est rentré plus tôt que d’habitude. Il s’est assis sur le canapé sans un mot. J’ai senti une tension étrange dans l’air.
— Tu veux prendre Lucie ? ai-je proposé timidement.
Il a secoué la tête.
— Je… Je ne sais pas comment faire, Claire. J’ai peur de mal faire.
J’ai posé Lucie dans son berceau et je me suis assise à côté de lui.
— On apprend ensemble, tu sais… Moi aussi j’ai peur parfois.
Il a détourné les yeux. Ce soir-là, il n’a pas dormi dans notre lit.
Les semaines suivantes ont été un enfer silencieux. Julien évitait tout contact avec Lucie. Il ne supportait pas ses pleurs. Un matin, alors que je préparais un biberon en vitesse avant de partir chez la pédiatre, il a explosé :
— Je n’en peux plus ! Ce n’est pas la vie que je voulais !
J’ai cru que mon cœur allait s’arrêter. Comment pouvait-il dire ça ? Lui qui rêvait d’une famille…
Il est parti ce jour-là. Il a pris un sac et il a claqué la porte sans se retourner. J’ai entendu ses pas dans l’escalier, puis plus rien. Le silence assourdissant.
Les jours qui ont suivi ont été flous. Ma mère est venue m’aider avec Lucie. Elle m’a dit : « Tu dois être forte pour ta fille. » Mais comment être forte quand on se sent trahie par l’homme qu’on aime ?
J’ai essayé de comprendre. J’ai relu nos messages d’avant, nos promesses échangées sous les lampadaires du quai de la Fosse. Où était passé cet homme tendre et attentionné ?
Un soir, j’ai reçu un message de Julien : « Je suis désolé Claire. Je ne suis pas fait pour être père. »
J’ai relu ces mots cent fois. Comment peut-on abandonner son enfant ? Comment peut-on tourner le dos à sa famille ?
Les semaines sont devenues des mois. J’ai repris le travail au cabinet d’avocats où je suis assistante juridique. Les collègues chuchotaient dans les couloirs : « Tu as vu Claire ? Son mari est parti… »
Je me suis sentie jugée, coupable même. Comme si c’était ma faute si Julien n’avait pas supporté la pression.
Ma belle-mère m’a appelée un jour :
— Claire, tu sais… Julien a toujours eu du mal avec les responsabilités. Mais il t’aimait vraiment.
J’ai eu envie de hurler : « Alors pourquoi il est parti ? Pourquoi il m’a laissée seule avec Lucie ? » Mais je n’ai rien dit.
Lucie grandit vite. Elle a maintenant six mois. Elle rit aux éclats quand je lui fais des grimaces, elle serre fort mon doigt quand elle s’endort. Parfois je me dis que tout ça n’est qu’un mauvais rêve et que Julien va revenir frapper à la porte.
Mais il ne revient pas.
Je croise parfois des couples avec leurs enfants au parc de Procé. Je ressens une pointe d’envie mêlée à une immense tristesse. Pourquoi certains hommes fuient-ils devant la paternité ? Est-ce la peur ? L’immaturité ? Ou simplement un manque d’amour ?
Un soir d’automne, alors que Lucie dormait paisiblement, j’ai pris mon courage à deux mains et j’ai écrit une lettre à Julien :
« Julien,
Je ne comprends toujours pas pourquoi tu es parti. Peut-être que tu avais trop peur, ou que tu ne t’es jamais senti prêt à être père. Mais sache que Lucie grandit bien et qu’elle mérite mieux que ton silence. Je ne t’en veux plus – ou du moins j’essaie – mais je refuse que ton absence définisse sa vie ou la mienne.
Claire »
Je n’ai jamais eu de réponse.
Aujourd’hui, je me bats chaque jour pour offrir à Lucie une vie heureuse malgré tout. Je me demande souvent : est-ce que l’amour suffit pour construire une famille ? Peut-on vraiment pardonner l’abandon ? Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ?