Entre les murs de ma maison : le choix impossible d’une mère

« Non, Éva, je t’en supplie… pas lui. »

Ma voix tremble, brisée par la fatigue et l’angoisse. Je serre la poignée de la porte d’entrée, comme si ce simple geste pouvait empêcher le monde de s’écrouler. Éva me regarde, les yeux rougis, tenant la petite Camille contre elle. Derrière elle, dans le couloir de l’immeuble, j’entends les pas lourds de son mari, Thomas. Je sens mon cœur cogner dans ma poitrine, chaque battement résonne comme un reproche.

« Maman, on n’a nulle part où aller. »

Sa voix est douce mais ferme. Elle a toujours été forte, ma fille. Mais aujourd’hui, elle est brisée, tout comme moi. Je regarde Camille, ma petite-fille de six ans, qui me sourit timidement en serrant sa peluche contre elle. Mon instinct de mère me hurle d’ouvrir grand la porte, de les accueillir tous les trois. Mais je ne peux pas. Pas lui.

Je me souviens de la première fois où j’ai rencontré Thomas. Il était charmant, poli, presque trop parfait. Mais très vite, j’ai vu ce que personne d’autre ne voulait voir : ses accès de colère, ses mots blessants, son regard froid. Éva disait toujours que j’exagérais, que je ne comprenais pas leur amour. Mais les années ont passé et les bleus sur son âme sont devenus visibles même pour elle.

« Tu sais pourquoi je ne veux pas de lui ici », je murmure.

Éva baisse les yeux. Un silence lourd s’installe. Dans le salon, la pendule égrène les secondes comme une condamnation. Je sens la tension monter, prête à exploser.

« Maman… il a changé. Il fait des efforts. On a besoin d’un toit, juste quelques semaines… »

Je secoue la tête. « Je t’accueillerai toi et Camille, autant que vous voudrez. Mais pas lui. Je ne peux pas. »

Thomas s’approche alors, son visage fermé, la mâchoire crispée. « C’est ça ta famille ? Tu nous sépares ? »

Je le fixe droit dans les yeux. « Je protège ma fille et ma petite-fille. C’est tout ce qui compte pour moi. »

Éva éclate en sanglots. Camille se met à pleurer aussi, effrayée par la tension qui emplit l’air comme un orage prêt à éclater. Je voudrais hurler, tout casser, mais je reste là, figée dans mon propre chagrin.

Les voisins commencent à sortir sur le palier, attirés par le bruit. Madame Dupuis du troisième chuchote à son mari : « Encore des histoires chez Liliane… » Je me sens humiliée, exposée devant tout l’immeuble.

Thomas tourne les talons et quitte l’immeuble sans un mot. Éva s’effondre dans mes bras, Camille entre nous deux. Je ferme la porte derrière nous et nous restons là, toutes les trois enlacées dans le silence.

Le soir venu, alors que Camille dort enfin dans l’ancienne chambre d’Éva, je retrouve ma fille assise à la table de la cuisine. Elle tourne sa tasse de thé entre ses mains tremblantes.

« Tu crois que j’ai fait une erreur en l’épousant ? »

Je prends une profonde inspiration. « Ce n’est pas à moi de juger tes choix. Mais c’est à moi de fixer mes limites ici, chez moi. »

Elle hoche la tête en silence. Les souvenirs affluent : les anniversaires gâchés par une dispute, les appels nocturnes où elle pleurait sans oser parler… J’ai toujours voulu croire qu’elle trouverait le bonheur que je n’ai jamais eu avec son père – un homme absent, froid, qui a quitté la maison quand Éva avait dix ans.

« Tu sais… quand papa est parti, tu m’as dit qu’on devait être fortes toutes les deux », souffle-t-elle.

Je sens mes yeux se remplir de larmes. « Oui… et on l’a été. On l’est encore aujourd’hui. »

Le lendemain matin, Thomas revient devant l’immeuble. Il attend sous la pluie battante, espérant qu’Éva descende le rejoindre. Je la retiens par le bras.

« Tu n’es pas obligée d’y aller », je dis doucement.

Elle hésite longuement puis secoue la tête : « Je dois lui parler. »

Je regarde par la fenêtre alors qu’elle descend le rejoindre sous l’auvent du portail. Ils parlent longtemps ; je vois ses gestes nerveux, ses mains qui tremblent quand il tente de la toucher et qu’elle recule légèrement. Finalement, elle remonte seule.

« Il va partir chez sa sœur à Lyon », dit-elle simplement.

Je hoche la tête en silence.

Les jours passent et une routine s’installe : Camille va à l’école du quartier, Éva cherche du travail et je fais tout pour leur offrir un peu de paix. Mais chaque soir, je sens la tension dans l’air – cette peur sourde que Thomas revienne frapper à notre porte.

Un dimanche matin, alors que nous prenons le petit-déjeuner ensemble, Camille demande : « Mamie… pourquoi papa ne vit plus avec nous ? »

Éva me lance un regard paniqué. Je prends la main de ma petite-fille.

« Parfois, il faut du temps pour que les grandes personnes règlent leurs problèmes », dis-je doucement.

Mais au fond de moi, je me demande si j’ai fait le bon choix en imposant cette limite si dure à ma propre fille. Ai-je vraiment protégé ma famille ou ai-je contribué à briser ce qui restait d’elle ?

Le soir venu, alors que j’éteins la lumière du couloir et que j’écoute les respirations paisibles d’Éva et Camille derrière leurs portes closes, je me retrouve seule avec mes doutes.

Ai-je eu raison de refuser d’accueillir Thomas ? Où commence la protection et où finit l’amour maternel ? Et vous… jusqu’où iriez-vous pour protéger ceux que vous aimez ?