Entre deux femmes : Mon mari, sa mère et moi – Au bord du gouffre

« Tu rentres tard, encore ? » Ma voix tremblait à peine, mais Julien détourna les yeux, posant ses clés sur la commode de l’entrée. Il marmonna un « J’ai eu une réunion » sans me regarder. Ce soir-là, je savais qu’il mentait. Depuis des semaines, quelque chose avait changé. Les silences s’étaient épaissis entre nous, et chaque soir, il semblait s’éloigner un peu plus.

C’est en rangeant la buanderie que j’ai trouvé la preuve : une boîte de pâtisseries de chez Ladurée, soigneusement cachée derrière les draps propres. Julien déteste les macarons… sauf ceux que fait sa mère. Mon cœur s’est serré. J’ai attendu qu’il s’endorme pour fouiller dans son téléphone – geste que je n’aurais jamais cru faire un jour. Les messages étaient clairs : « Maman, je passe demain midi. »

Le lendemain, j’ai pris ma voiture et je me suis garée à deux rues de chez sa mère, Madame Lefèvre. J’ai attendu, le cœur battant à tout rompre. À midi pile, Julien est arrivé, bouquet de fleurs à la main. Il a sonné, elle lui a ouvert, ils se sont embrassés longuement. J’ai senti une vague de jalousie m’envahir, violente, presque honteuse.

Le soir même, j’ai tenté d’en parler :
— Tu étais où à midi ?
Il a hésité une seconde de trop.
— Au bureau… Pourquoi ?
— Tu mens, Julien. Je t’ai vu chez ta mère.

Il a blêmi. Un silence glacial s’est installé entre nous. Puis il a lâché :
— Je ne voulais pas t’inquiéter. Tu sais bien qu’elle ne va pas très bien depuis la mort de papa.

Je savais que c’était vrai. Mais pourquoi ce secret ? Pourquoi ce besoin de cacher ces déjeuners ?

Les jours suivants, je me suis sentie invisible dans ma propre maison. Madame Lefèvre appelait tous les soirs. Parfois, elle venait sans prévenir, apportant des plats mijotés « pour aider ». Elle s’installait dans notre salon, critiquant la façon dont je rangeais la vaisselle ou pliais le linge.

Un dimanche, alors que je préparais le déjeuner pour nous deux, Julien m’a annoncé :
— Maman vient manger avec nous.
Je n’avais pas été prévenue. Elle est arrivée avec son gratin dauphinois et son sourire pincé.
— Oh, tu as fait du poisson ? Julien n’aime pas trop ça…

J’ai senti mes mains trembler en servant les assiettes. Toute la conversation tournait autour de souvenirs d’enfance, de recettes familiales, de la façon dont « à la maison », tout était mieux rangé, mieux cuisiné.

Après son départ, j’ai explosé :
— Est-ce que tu te rends compte que tu me fais passer après elle ?
Julien a haussé les épaules :
— C’est ma mère… Elle est seule maintenant.
— Et moi ? Tu penses à moi ? À nous ?

Il n’a rien répondu. Cette nuit-là, j’ai pleuré en silence dans la salle de bain.

Les semaines ont passé. Je me suis surprise à épier ses messages, à surveiller ses allées et venues. La jalousie me rongeait. J’avais honte de moi-même. J’ai tenté d’en parler à ma sœur, Camille :
— Tu sais, c’est normal qu’il soit proche de sa mère…
Mais moi, je ne trouvais plus rien de normal dans cette situation.

Un soir d’orage, alors que la pluie battait contre les vitres de notre appartement lyonnais, j’ai craqué. J’ai appelé Madame Lefèvre :
— J’aimerais qu’on parle toutes les deux.
Elle a accepté sèchement.
Le lendemain, je me suis rendue chez elle. L’odeur du pot-au-feu flottait dans l’air. Elle m’a toisée du regard.
— Je sais que tu viens souvent déjeuner avec Julien en cachette.
Elle a souri froidement :
— Il a besoin de sa mère. Et puis… tu ne comprends pas toujours ses besoins.

Ses mots m’ont transpercée. Je me suis levée d’un bond :
— Je ne suis pas votre ennemie ! Je veux juste qu’on trouve notre place chacune !
Elle a haussé les épaules :
— On ne partage pas un homme, ma chère.

Je suis rentrée anéantie. Julien m’attendait sur le canapé.
— Qu’est-ce qui se passe ?
J’ai tout déballé : ma jalousie, ma peur de le perdre, mon sentiment d’être toujours en compétition avec sa mère.
Il m’a regardée longtemps sans rien dire. Puis il a murmuré :
— Je ne veux pas choisir entre vous deux…

Cette phrase m’a brisée. Pendant des jours, nous avons vécu comme deux étrangers sous le même toit. J’ai envisagé de partir. Mais chaque fois que je faisais ma valise, je repensais à nos débuts, à tout ce qu’on avait construit ensemble.

Un soir, alors que je rangeais la chambre de notre fils Paul, il m’a demandé :
— Maman, pourquoi tu pleures tout le temps ?
J’ai compris que je ne pouvais plus continuer ainsi.

J’ai proposé une thérapie de couple à Julien. Il a accepté à contrecœur. Les premières séances ont été douloureuses. J’ai parlé de mon sentiment d’abandon, lui de sa peur de perdre sa mère après la mort de son père.

Peu à peu, nous avons appris à poser des limites. Julien a compris qu’il pouvait aimer sa mère sans me reléguer au second plan. J’ai compris que sa douleur était réelle et que ma jalousie cachait ma propre insécurité.

Aujourd’hui encore, tout n’est pas parfait. Madame Lefèvre reste présente dans nos vies – parfois trop – mais nous avons retrouvé un équilibre fragile.

Parfois je me demande : est-il vraiment possible d’aimer sans jamais être jaloux ? Où finit l’amour filial et où commence celui du couple ? Et vous… jusqu’où seriez-vous prêts à aller pour sauver votre mariage ?