Deux fois heureux de voir partir le frère : Comment mon frère cadet a transformé nos week-ends en enfer

— Tu pourrais au moins faire semblant d’être contente de me voir, Élodie !

La voix de Julien résonne encore dans l’entrée, alors que je serre les poings derrière mon dos. Il est à peine 19h un vendredi soir, la pluie martèle les vitres de notre pavillon de banlieue lyonnaise, et déjà je sens la migraine pointer. Ma mère, toujours prompte à désamorcer les conflits, s’empresse de prendre le manteau trempé de Julien.

— Laisse-le, Élodie, il a eu une semaine difficile…

Difficile ? Je retiens un rire amer. Julien a toujours eu des semaines difficiles. Depuis qu’il a perdu son boulot à la boulangerie, il débarque chez nous chaque week-end, traînant derrière lui ses valises et ses problèmes. Mon mari, Laurent, me lance un regard complice depuis la cuisine, mais je vois bien qu’il est aussi à bout que moi.

— Salut beau-frère ! T’as pas une bière ?

Julien s’installe déjà sur le canapé, chaussures aux pieds, allume la télé et monte le son. Les enfants, Camille et Léo, accourent pour l’embrasser. Ils l’adorent. Il est drôle, il leur apprend des gros mots et leur promet des sorties au parc. Mais moi, je sais que ce sera encore à moi de ramasser les miettes.

Le dîner est tendu. Julien monopolise la conversation, se plaint de tout : du gouvernement, de son ex, du prix du gasoil. Ma mère hoche la tête en silence. Laurent tente de changer de sujet.

— Tu as pensé à postuler chez Renault ?

Julien hausse les épaules.

— J’suis pas fait pour être enfermé dans une usine. J’ai besoin d’air.

Je sens la colère monter. J’aimerais lui crier qu’on a tous besoin d’air, que moi aussi j’étouffe dans cette maison où chaque week-end se transforme en champ de bataille. Mais je me tais. Par peur d’exploser. Par peur de blesser.

Dans la nuit, je n’arrive pas à dormir. J’entends Julien ronfler dans la chambre d’amis. Je repense à notre enfance à Villeurbanne : lui, le petit dernier, toujours protégé par maman ; moi, l’aînée responsable, celle qui doit tout gérer. Pourquoi est-ce toujours à moi de réparer ?

Le samedi matin commence mal. Julien a vidé le frigo pour se faire un sandwich à 2h du matin. Les enfants réclament leur oncle pour aller au parc, mais il dort encore. Laurent soupire en préparant le café.

— On ne peut pas continuer comme ça, Élodie…

Je sais qu’il a raison. Mais comment dire non à ma mère ? Comment dire non à Julien sans passer pour la méchante ?

À midi, alors que je prépare le déjeuner, Julien débarque dans la cuisine.

— Tu fais quoi à manger ?

— Des lasagnes.

— Encore ? Tu pourrais varier un peu…

Je serre les dents. Il ne voit rien. Ni ma fatigue ni mon effort.

Après le repas, il propose d’emmener les enfants au cinéma. Je souffle enfin un peu. Mais à 18h, il revient sans eux :

— Ils sont chez un copain, ils dorment là-bas ce soir !

Je n’étais pas au courant. Je m’inquiète. Julien rit :

— Détends-toi un peu !

Le soir venu, alors que ma mère regarde une série sur son téléphone et que Laurent s’est réfugié dans le garage, je m’effondre dans la salle de bains. Les larmes coulent sans bruit. Je me sens coupable : coupable d’en vouloir à mon frère, coupable de ne pas savoir poser de limites.

Dimanche matin, tout explose. Julien a invité deux amis à venir bruncher « à la bonne franquette » sans me prévenir. Je découvre trois inconnus dans ma cuisine en pyjama.

— C’est pas grave, Élodie ! On est en famille !

Je craque.

— Non Julien, ce n’est pas chez toi ici ! Tu ne peux pas débarquer chaque week-end et tout imposer ! J’en peux plus !

Un silence glacial s’abat sur la pièce. Ma mère me regarde comme si je venais de gifler son fils. Julien se lève brusquement.

— Si c’est comme ça… Je me casse !

Il claque la porte derrière lui. Les amis s’excusent et partent en silence. Ma mère fond en larmes.

— Tu n’aurais pas dû lui parler comme ça…

Laurent me prend la main sous la table.

Le dimanche soir tombe sur une maison vidée de sa joie habituelle. Les enfants rentrent, déçus que leur oncle soit parti sans dire au revoir. Je me sens vide et soulagée à la fois.

Dans mon lit, je repense à tout ce qui s’est passé. À cette frontière invisible entre l’amour familial et le respect de soi-même. Est-ce égoïste de vouloir préserver sa paix ? Où commence le devoir envers les autres et où finit-il ?

Peut-on aimer sans se sacrifier ? Et vous… jusqu’où iriez-vous pour votre famille ?