Des larmes sur les pages : Le rêve d’Amélie et les livres pour l’hôpital des enfants
« Maman, tu crois qu’on pourrait offrir des livres à tous les enfants de l’hôpital ? » La voix de Lucas tremblait, mais ses yeux brillaient d’un éclat que la maladie n’avait pas encore éteint. J’ai senti mon cœur se serrer, comme chaque fois que je devais lui mentir un peu pour lui donner du courage. « Bien sûr, mon ange. On va le faire, ensemble. »
C’était un soir de novembre, dans la chambre 312 de l’hôpital Necker à Paris. Les machines bipaient doucement autour de nous, et dehors, la pluie frappait les vitres. Lucas avait huit ans et une imagination sans limites. Depuis six mois, la leucémie avait transformé notre vie en une succession de chimiothérapies, d’attentes angoissées et de nuits blanches. Mais ce soir-là, il ne parlait pas de sa douleur. Il rêvait pour les autres.
Je me suis retrouvée seule dans le couloir, les mains tremblantes autour d’un gobelet de café froid. « Quinze mille livres… » ai-je murmuré. Quinze mille. Un chiffre fou, irréel. Mais comment refuser à son enfant ce qui pourrait être son dernier rêve ?
Mon mari, François, n’était pas convaincu. « Amélie, tu te rends compte de ce que ça représente ? On n’a même pas réussi à convaincre ta sœur de venir voir Lucas… » Il avait raison sur un point : la maladie avait éclaté notre famille. Ma sœur Claire ne supportait pas la souffrance, elle fuyait tout ce qui pouvait lui rappeler sa propre fragilité. Quant à mes parents, ils étaient restés à Lyon, trop vieux ou trop fatigués pour affronter Paris et ses hôpitaux.
Mais moi, je ne pouvais pas abandonner. J’ai créé une page Facebook : « Un livre pour un sourire ». J’ai contacté les écoles du quartier, les librairies indépendantes, même la mairie du 15e arrondissement. Au début, seuls quelques voisins ont répondu. Une vieille dame m’a tendu un sac rempli de contes poussiéreux : « Pour votre petit garçon… et pour tous les autres. »
Les jours passaient et Lucas s’affaiblissait. Il ne lisait plus lui-même ; c’est moi qui lui faisais la lecture, assise sur son lit d’hôpital. Un soir, il m’a interrompue : « Tu crois qu’on va y arriver ? » J’ai menti encore une fois : « Oui, mon cœur. » Mais au fond de moi, je doutais.
Un matin de décembre, alors que je déposais Lucas à l’hôpital pour une nouvelle chimio, j’ai trouvé un carton devant notre porte. Il était rempli de livres neufs, avec un mot : « Pour Lucas et ses amis – Les élèves du collège Jean-Moulin ». J’ai fondu en larmes sur le palier. Ce fut le début d’une vague inattendue.
Les médias locaux ont relayé notre histoire. Des messages arrivaient de toute la France : des enfants envoyaient leurs livres préférés avec des dessins ; des auteurs proposaient des dédicaces ; une librairie de Montparnasse a organisé une collecte géante. Même Claire a fini par m’appeler : « Je veux aider… Dis-moi ce que je peux faire. »
Mais alors que l’espoir renaissait autour du projet, Lucas s’éteignait doucement. La veille de Noël, il m’a serrée très fort contre lui : « Merci maman… Tu as fait plus que ce que j’imaginais. » Il est parti cette nuit-là, dans mes bras.
Les jours suivants furent un brouillard de douleur et d’absence. Je ne voulais plus rien faire. Mais chaque matin, je trouvais devant notre porte des sacs remplis de livres et des lettres d’enfants : « Pour Lucas », « Pour ne pas avoir peur à l’hôpital », « Pour rêver encore ». La communauté avait pris le relais.
En janvier, nous avons atteint le chiffre symbolique : quinze mille livres. J’ai organisé une cérémonie à l’hôpital Necker. Les enfants hospitalisés sont venus choisir leurs livres ; certains riaient pour la première fois depuis des semaines. François m’a prise dans ses bras : « Tu l’as fait… Il serait fier de toi. »
Aujourd’hui encore, je continue le projet en mémoire de Lucas. Parfois je me demande : est-ce que tout cela a vraiment un sens ? Est-ce que transformer la douleur en action peut vraiment apaiser le manque ? Ou est-ce simplement une façon de survivre ?
Et vous… Qu’auriez-vous fait à ma place ? Peut-on vraiment guérir du chagrin en semant un peu de lumière autour de soi ?