Claire, fille, épouse, mère – Ma vie entre les attentes des autres et mes propres rêves
« Tu n’es jamais là quand j’ai besoin de toi ! » La voix de ma mère résonne encore dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Je serre la poignée du tiroir, les jointures blanchies par la tension. Mon mari, Julien, lève à peine les yeux de son journal. Ma fille, Camille, s’est réfugiée dans sa chambre, fuyant l’orage qui gronde entre ces murs depuis des années.
Je m’appelle Claire, j’ai quarante-deux ans, et je vis à Lyon. Depuis toujours, j’essaie d’être la fille parfaite pour ma mère, l’épouse irréprochable pour Julien, la mère attentive pour Camille. Mais ce soir-là, alors que la pluie tambourine contre les vitres et que l’odeur du gratin brûlé flotte dans l’air, je sens que quelque chose en moi se fissure.
« Claire, tu pourrais au moins écouter ta mère ! » ajoute Julien d’un ton las. Je me retourne vers lui, le cœur serré. Il n’a jamais compris ce que c’est d’être prise en étau entre deux générations qui attendent tout de vous. Ma mère, Monique, a toujours voulu que je sois meilleure qu’elle : une femme forte mais docile, brillante mais discrète. Elle me répète depuis l’enfance : « On ne fait pas ce qu’on veut dans la vie, on fait ce qu’on doit. »
Mais ce soir-là, je n’en peux plus. J’ai envie de hurler : « Et moi ? Qui pense à moi ? » Mais je ravale mes mots comme d’habitude. Je débarrasse la table en silence pendant que ma mère marmonne sur mon manque d’attention et que Julien s’enferme dans son mutisme habituel.
La nuit venue, je m’assois sur le rebord de la fenêtre de la chambre de Camille. Elle me regarde avec ses grands yeux inquiets. « Maman, pourquoi Mamie est toujours fâchée contre toi ? » Je caresse ses cheveux blonds et je sens mes larmes monter. Comment lui expliquer que je ne sais plus qui je suis ? Que j’ai passé ma vie à essayer de plaire à tout le monde sauf à moi-même ?
Le lendemain matin, tout recommence. Ma mère critique ma façon d’habiller Camille : « Une robe rose ? Tu veux qu’on se moque d’elle à l’école ? » Julien part au travail sans un mot ni un regard. Je me retrouve seule dans la cuisine, le café froid entre les mains. Je repense à mes rêves d’adolescente : devenir écrivaine, voyager en Italie, apprendre la photographie… Des rêves étouffés sous les couches d’obligations et de compromis.
Un jour, alors que je rangeais le grenier chez ma mère, je suis tombée sur un vieux carnet où j’écrivais mes poèmes à seize ans. J’ai senti une boule dans la gorge en lisant ces mots naïfs mais sincères. Où est passée cette Claire qui croyait que tout était possible ?
Le soir même, j’ai tenté d’en parler à Julien. « Tu te souviens quand on rêvait de partir vivre en Bretagne ? » Il a haussé les épaules : « On a une vie ici, Claire. Faut arrêter de rêver à ton âge. » Sa phrase m’a frappée comme une gifle. Depuis quand ai-je accepté que mes rêves soient ridicules ?
Les semaines suivantes ont été un enchaînement de disputes et de silences pesants. Ma mère a menacé de ne plus venir voir Camille si je ne faisais pas « un effort ». Julien s’est enfermé dans son travail et ses soirées devant la télé. J’ai commencé à écrire en cachette, tard le soir, quand tout le monde dormait. C’était mon seul espace de liberté.
Un dimanche matin, alors que je préparais le petit-déjeuner, Camille est venue me voir avec un dessin : elle avait dessiné une femme qui écrivait sous un arbre. « C’est toi, maman », a-t-elle dit fièrement. J’ai senti mon cœur se serrer d’émotion et de tristesse mêlées. Même ma fille voyait celle que j’essayais d’étouffer.
La tension est montée jusqu’à ce fameux soir où tout a explosé. Ma mère a débarqué sans prévenir et s’est mise à crier parce que Camille avait eu une mauvaise note en maths. Julien a pris le parti de ma mère : « Si tu étais plus présente pour ta fille au lieu de rêvasser… »
Je me suis levée d’un bond : « Ça suffit ! Je ne peux plus vivre comme ça ! » Ma voix tremblait mais je n’ai pas reculé. « Toute ma vie j’ai fait ce qu’on attendait de moi ! Mais aujourd’hui j’ai besoin d’exister pour moi-même ! »
Le silence a été glacial. Ma mère a claqué la porte en jurant qu’elle ne remettrait plus jamais les pieds chez moi. Julien est resté bouche bée avant de sortir fumer sur le balcon.
Cette nuit-là, j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps. Mais au petit matin, j’ai ressenti un étrange soulagement. Pour la première fois depuis des années, j’avais osé dire ce que je ressentais.
Depuis ce jour-là, rien n’a été simple. Ma mère m’en veut toujours et Julien me regarde comme une étrangère. Mais j’ai continué à écrire. J’ai même envoyé un texte à un concours local – il a été publié dans un recueil ! Camille m’a serrée dans ses bras en disant : « Je suis fière de toi, maman. »
Je ne sais pas si j’arriverai un jour à concilier mes rêves et les attentes des autres. Mais aujourd’hui au moins, j’essaie d’être fidèle à celle que j’étais avant de me perdre.
Est-ce égoïste de vouloir exister pour soi-même ? Ou bien est-ce le seul moyen d’apprendre enfin à aimer les autres sans se renier ?