Appel dans le silence : L’histoire de Marc, perdu dans le tumulte parisien

— « Encore ce vacarme ! » ai-je hurlé en frappant du poing contre le mur, mes mains tremblantes de colère et de fatigue. Il était deux heures du matin, et les basses résonnaient à travers les cloisons minces de mon petit appartement du 18e arrondissement. J’avais beau crier, personne ne m’entendait — ou plutôt, tout le monde s’en fichait.

Je m’appelle Marc Lefèvre, j’ai cinquante-deux ans, et je vis seul depuis que mon fils, Julien, est parti faire ses études à Lyon. Ma femme, Claire, m’a quitté il y a trois ans, lassée de mon humeur sombre et de mes obsessions. Depuis, je me bats chaque jour contre une solitude qui me ronge, et contre ces voisins qui semblent vouloir m’enfoncer encore plus dans le silence assourdissant de ma vie.

Ce soir-là, j’ai craqué. J’ai descendu les escaliers en pyjama, j’ai frappé à leur porte — celle de la famille Dubois, des jeunes à peine sortis de l’adolescence, toujours entourés d’amis et de musique. La porte s’est ouverte sur un nuage de fumée et des rires gras.

— « Vous pourriez faire moins de bruit ? Il y a des gens qui travaillent ici ! » ai-je lancé, la voix étranglée.

Un garçon m’a regardé avec un sourire narquois :
— « Détends-toi, papi ! On fête juste l’anniversaire de Camille. T’as qu’à mettre des boules Quies ! »

La porte s’est refermée sur moi. Je suis resté là, dans le couloir froid, honteux et impuissant. Je suis remonté chez moi, j’ai appelé la police. La voix blasée au bout du fil m’a promis qu’une patrouille passerait « si possible ».

Le lendemain matin, une lettre anonyme glissée sous ma porte : « Arrête de faire ton vieux con ou ça va mal finir pour toi. » Mon cœur s’est serré. J’ai voulu en parler à mon fils au téléphone, mais il était pressé :
— « Papa, tu te fais trop de soucis. Essaie d’ignorer… Je dois filer en cours. Bisous. »

À la boulangerie, même la boulangère semblait éviter mon regard. J’avais l’impression d’être devenu invisible ou pire : un gêneur dont tout le monde se moquait. Le soir, j’ai tenté d’écrire une lettre au syndic de copropriété, mais je savais déjà que rien ne changerait.

Les jours ont passé, les nuits blanches se sont accumulées. J’ai commencé à perdre pied. Au travail — je suis comptable dans une petite société — mes collègues chuchotaient dans mon dos. Un jour, j’ai surpris une conversation :
— « Tu as vu Marc ? Il a l’air au bout du rouleau… »

Un vendredi soir, alors que je rentrais chez moi, j’ai trouvé ma porte taguée : « Vieux fou ! ». J’ai éclaté en sanglots dans l’escalier. J’ai appelé la police une nouvelle fois. Cette fois-ci, ils sont venus.

— « Monsieur Lefèvre ? On a reçu plusieurs plaintes contre vous aussi… pour tapage nocturne et menaces envers vos voisins. »

J’étais abasourdi.
— « Mais… c’est eux qui font du bruit ! C’est eux qui me harcèlent ! »

Le policier a haussé les épaules :
— « C’est parole contre parole. Essayez de régler ça à l’amiable… »

Je me suis senti trahi par tout le monde : mes voisins, la police, même ma propre famille qui ne voulait plus entendre parler de mes problèmes. Un soir, j’ai croisé Madame Martin du troisième étage dans l’ascenseur.

— « Vous savez Marc… On a tous nos soucis ici. Peut-être qu’il faudrait apprendre à lâcher prise… »

Lâcher prise ? Comment faire quand chaque nuit est un supplice ? Quand chaque jour vous rappelle que vous êtes seul ?

J’ai commencé à écrire sur un forum d’entraide pour personnes isolées. J’y ai trouvé un peu de réconfort, des gens qui comprenaient ce que je vivais. Mais rien ne changeait vraiment ma situation.

Un dimanche matin, j’ai reçu un appel inattendu : c’était Claire.
— « Julien m’a dit que tu n’allais pas bien… Tu veux qu’on prenne un café ? »

J’ai accepté. Nous nous sommes retrouvés au café du coin. Elle m’a écouté sans juger. Pour la première fois depuis longtemps, j’ai pu parler sans avoir peur d’être ridicule ou dérangeant.

Mais en rentrant chez moi ce soir-là, le vacarme avait repris. J’ai compris que rien ne changerait tant que je resterais prisonnier de cette solitude et de cette incompréhension générale.

Aujourd’hui encore, je me demande : comment peut-on survivre dans une société où l’on devient invisible dès qu’on dérange l’ordre établi ? Est-ce vraiment si difficile d’écouter ceux qui crient dans le silence ?

Et vous… avez-vous déjà eu l’impression d’être seul contre tous ?