Trop jeune pour être mère : Mon combat de lycéenne à Marseille
« Tu te rends compte de ce que tu as fait ?! » La voix de ma mère résonne encore dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Je serre la lettre du laboratoire dans ma main moite, incapable de répondre. Mon père, assis en face de moi, ne dit rien. Il fixe la table, les poings serrés. Je voudrais disparaître. J’ai seize ans et je suis enceinte.
Tout a commencé un soir d’avril, sur le Vieux-Port de Marseille. Paul et moi, on riait, on rêvait d’évasion. On se croyait invincibles, amoureux pour toujours. Mais la vie ne suit jamais le scénario qu’on s’invente à seize ans. Quand j’ai vu le test positif, j’ai cru que le sol s’ouvrait sous mes pieds.
« Tu vas avorter, Camille. Tu n’as pas le choix », tranche ma mère. Mais au fond de moi, une petite voix me dit non. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être parce que je sens déjà ce minuscule battement de cœur qui dépend de moi. Paul, lui, panique. « On est trop jeunes… Je peux pas… » Il s’éloigne peu à peu, jusqu’à ne plus répondre à mes messages.
Au lycée Saint-Charles, les rumeurs courent plus vite que le mistral. Les regards changent. Mes amies m’évitent, chuchotent dans mon dos. Seule Julie reste fidèle : « Peu importe ce que tu décides, je suis là », me souffle-t-elle en me serrant la main. Mais même elle ne comprend pas tout.
À la maison, c’est la guerre froide. Ma mère me surveille comme une prisonnière. Mon père ne m’adresse plus la parole. Les repas se font en silence, ponctués de soupirs et de portes qui claquent. Je me sens étrangère chez moi.
Les semaines passent. Mon ventre s’arrondit, impossible de cacher la vérité plus longtemps. Un matin, en classe, Madame Lefèvre me prend à part : « Camille… Tu veux en parler ? » Je fonds en larmes dans ses bras. Elle est la première adulte à ne pas me juger.
La nuit, je parle à mon bébé. Je lui promets d’être forte, même si j’ai peur. Peur d’accoucher seule, peur de rater mon bac, peur de ne jamais retrouver ma vie d’avant.
Un soir d’orage, ma mère entre dans ma chambre sans frapper :
— Tu crois que c’est facile pour moi ? J’ai honte devant les voisins !
Je lui crie que ce n’est pas une maladie, que je n’ai pas choisi d’être seule dans cette galère. Elle pleure. Pour la première fois, je vois sa fragilité.
Paul réapparaît un jour, les yeux rouges :
— Je suis désolé… J’ai eu peur…
Je lui dis qu’il n’a plus sa place ici. Je dois avancer sans lui.
L’accouchement arrive trop vite, un matin de juin. Ma mère m’accompagne à l’hôpital Nord. Elle me tient la main pendant les contractions. Quand Léo pousse son premier cri, elle éclate en sanglots et me serre fort contre elle :
— Tu es courageuse, ma fille.
Le retour à la maison est rude. Les nuits blanches s’enchaînent, les couches s’empilent. Je jongle entre les biberons et les révisions du bac. Julie vient parfois garder Léo pour que je puisse dormir deux heures d’affilée.
Petit à petit, mon père recommence à me parler. Un soir, il prend Léo dans ses bras et murmure :
— Il a ton regard…
Je sens une fissure dans son armure.
Au lycée, certains profs m’encouragent à continuer mes études par correspondance. D’autres me disent que c’est perdu d’avance. Mais je m’accroche.
Un jour, en promenant Léo dans le quartier du Panier, une voisine me lance :
— T’aurais mieux fait d’avorter !
Je rentre chez moi en larmes. Ma mère me serre contre elle :
— Les gens parlent… Mais ils ne savent rien de toi.
L’été passe entre fatigue et émerveillement devant chaque sourire de Léo. Je découvre une force en moi que je ne soupçonnais pas.
À la rentrée suivante, je retourne au lycée avec Léo à la crèche municipale. Les regards sont toujours là, mais je marche la tête haute.
Aujourd’hui encore, je doute souvent : ai-je fait le bon choix ? Mais quand Léo pose sa petite main sur la mienne et me regarde avec ses grands yeux clairs, je sais que oui.
Est-ce qu’on peut vraiment juger une jeune fille sans connaître son histoire ? Et vous… qu’auriez-vous fait à ma place ?