Trahie par le sang : L’héritage de Mamie Lucienne
« Tu crois vraiment que tu vas tout avoir, Camille ? » La voix de mon cousin Julien résonne encore dans la cuisine, froide et tranchante comme un couteau. Je serre la tasse de café entre mes mains tremblantes, cherchant un peu de chaleur dans cette maison où j’ai tant donné. Le notaire vient d’arriver, son cartable usé posé sur la table en formica. Toute la famille est là, rassemblée comme pour une veillée funèbre, mais l’ambiance est électrique, prête à exploser.
Je me souviens de la première fois où j’ai vu Mamie Lucienne pleurer. J’avais dix-sept ans, mon bac en poche, et je venais passer l’été chez elle à Saint-Léonard-de-Noblat. Elle venait de perdre Papi René. Depuis ce jour, je n’ai plus quitté la maison. J’ai refusé la fac à Bordeaux, les soirées entre amis, les voyages, tout pour elle. J’étais persuadée que c’était ça, aimer : donner sans compter.
Les années ont filé. J’ai appris à faire le pain avec elle, à soigner ses rosiers, à la laver quand elle n’avait plus la force de se lever. Les voisins me regardaient avec admiration : « Tu es courageuse, Camille. Peu de jeunes feraient ça aujourd’hui. » Mais moi, je ne voyais pas le courage. Je voyais juste Mamie Lucienne, fragile et perdue sans moi.
Julien, lui, venait seulement pour les fêtes. Il débarquait avec sa compagne du moment et ses cadeaux hors de prix. Il embrassait Mamie sur les deux joues, prenait des selfies pour Instagram et repartait aussi vite qu’il était venu. Mais aujourd’hui, il est là, assis en face de moi, le regard dur.
Le notaire commence à lire le testament. Ma mère me serre la main sous la table. Je sens son inquiétude, sa colère rentrée. « À mon petit-fils Julien, je lègue la maison familiale et le terrain attenant… » Mon cœur s’arrête. Je n’entends plus rien. La maison ? Celle où j’ai passé mes nuits blanches à veiller Mamie ? Celle où chaque mur porte encore l’odeur de ses confitures ?
Julien esquisse un sourire satisfait. Ma tante Sophie pousse un soupir de soulagement. Moi, je suis figée. Le notaire continue : « À ma petite-fille Camille, je lègue mes bijoux et mes souvenirs personnels… » Des bijoux ? Quelques bagues en toc et des photos jaunies ?
Je me lève brusquement. « Ce n’est pas possible ! » Ma voix tremble mais je ne peux plus me taire. « J’ai tout sacrifié pour elle ! Où étiez-vous tous quand elle avait besoin d’aide ? »
Julien hausse les épaules : « C’est son choix, Camille. Faut savoir accepter. »
Ma mère éclate en sanglots. Mon oncle Michel tente de calmer le jeu : « Camille, tu sais bien que Maman t’aimait… Peut-être qu’elle voulait juste que tu vives ta vie ailleurs… »
Mais je n’entends plus rien. Je sors dans le jardin en courant, les larmes brouillant ma vue. Les rosiers sont en fleurs, comme chaque printemps. Je m’effondre sur le banc où Mamie aimait s’asseoir au soleil.
Je repense à toutes ces années : les réveils à l’aube pour préparer son petit-déjeuner, les promenades au marché du samedi, les nuits passées à veiller sur elle quand elle avait peur de mourir seule. J’ai mis ma vie entre parenthèses pour elle. Et aujourd’hui, il ne me reste rien.
Le soir tombe sur Saint-Léonard-de-Noblat. Les cloches de l’église sonnent au loin. Ma mère me rejoint sur le banc.
— Tu sais, Camille… Peut-être que ta grand-mère voulait te protéger d’un fardeau trop lourd.
— Un fardeau ? Mais c’était ma vie !
Elle me prend dans ses bras.
— Parfois, on croit aimer pour deux… mais on oublie de s’aimer soi-même.
Je regarde la maison qui s’éloigne déjà de moi. Julien y entre comme chez lui, sans un regard pour le jardin ou les souvenirs qui s’y cachent.
La nuit tombe et je me demande : tout ce que j’ai donné… était-ce vraiment pour elle ou pour être aimée en retour ? Peut-on vraiment pardonner une telle trahison ?
Et vous… jusqu’où iriez-vous par amour pour votre famille ?