Quand Papa est parti : Chronique d’une absence et d’une quête

« Tu choisis : c’est elle ou nous ! » La voix de ma mère résonne encore dans la cuisine, tranchante, presque étrangère. J’étais là, assise à la table, les mains crispées sur mon bol de chocolat, mon frère Hugo à côté de moi, les yeux rivés sur la nappe. Mon père, debout, le regard fuyant, n’a rien répondu. Il a juste attrapé sa veste, jeté un dernier regard vers nous – un regard que je n’ai jamais su déchiffrer – puis il est parti. La porte a claqué. J’avais quinze ans.

Le silence qui a suivi était assourdissant. Ma mère s’est effondrée sur une chaise, les larmes coulant sans bruit. Hugo s’est levé et a filé dans sa chambre. Moi, je suis restée là, figée, incapable de comprendre ce qui venait de se passer. Comment en était-on arrivé là ?

Les jours suivants ont été un enchaînement de gestes mécaniques : aller au lycée, faire semblant de rire avec mes amies, rentrer à la maison où l’air semblait plus lourd chaque soir. Ma mère ne parlait presque plus. Elle passait ses soirées à fixer la télévision sans vraiment la regarder. Hugo, lui, s’enfermait dans sa musique, casque vissé sur les oreilles.

Un soir, j’ai osé demander :
— Maman… Tu crois qu’il va revenir ?
Elle a haussé les épaules, le visage fermé.
— Il a fait son choix.

Mais moi, je ne comprenais pas ce choix. Pourquoi une autre femme ? Pourquoi partir sans un mot ? J’ai fouillé dans ses affaires qu’il avait laissées : quelques chemises, une vieille montre cassée, un livre de Victor Hugo annoté de sa main. J’espérais y trouver une explication, un indice. Rien.

À l’école, tout le monde semblait au courant. Les regards se faisaient insistants, les chuchotements me suivaient dans les couloirs : « Tu sais que le père de Camille est parti ? » J’avais envie de hurler que ce n’était pas vrai, que tout allait s’arranger. Mais chaque soir je rentrais dans une maison trop grande pour trois.

Un dimanche matin, alors que je traînais dans le salon en pyjama, Hugo est venu s’asseoir à côté de moi.
— Tu crois qu’on aurait pu faire quelque chose ?
Sa voix tremblait. Je n’ai pas su quoi répondre. Peut-être qu’on aurait pu… Mais quoi ? Être des enfants modèles ? Ne jamais se disputer ?

La colère a fini par remplacer la tristesse. Je m’en voulais à moi-même, à ma mère, à lui surtout. Je me suis mise à sortir plus souvent, traîner avec des amis qui ne posaient pas de questions. Un soir, j’ai même séché les cours pour aller marcher seule sur les quais de la Garonne. J’avais besoin d’air.

C’est là que j’ai croisé Monsieur Lefèvre, mon prof de français. Il m’a reconnue malgré ma capuche enfoncée sur la tête.
— Camille ? Tout va bien ?
Je n’ai pas pu retenir mes larmes. Il m’a écoutée sans juger, puis il m’a dit :
— Parfois, les adultes font des choix qui nous dépassent. Mais tu n’es pas responsable.

Ses mots m’ont soulagée un instant. Mais le vide restait là.

Quelques semaines plus tard, mon père a envoyé une lettre. Une lettre ! Pas un coup de fil, pas une visite. Il disait qu’il était désolé, qu’il avait besoin de temps pour lui, qu’il espérait qu’on comprendrait un jour. J’ai déchiré la lettre avant même d’arriver à la fin.

Ma mère a recommencé à sortir avec ses collègues du bureau. Elle rentrait tard certains soirs, fatiguée mais moins triste. Un soir d’été, elle nous a proposé d’aller manger une glace sur la place du Capitole. C’était la première fois depuis des mois que j’ai vu Hugo sourire.

Petit à petit, on a réappris à vivre à trois. Les disputes n’ont pas disparu – loin de là ! – mais on s’est rapprochés. J’ai commencé à écrire dans un carnet tout ce que je ressentais : la colère, l’incompréhension, mais aussi l’espoir que tout cela finirait par avoir un sens.

Un jour d’automne, alors que je rentrais du lycée, j’ai croisé mon père au coin d’une rue. Il avait l’air plus vieux, fatigué. Il m’a souri timidement.
— Camille… Tu as grandi.
J’ai senti ma gorge se serrer.
— Pourquoi tu es parti ?
Il a baissé les yeux.
— Je ne savais plus comment aimer… ni ta mère ni moi-même.
Je n’ai pas su quoi répondre. Je suis partie en courant.

Ce soir-là, j’ai écrit dans mon carnet : « Peut-on vraiment pardonner à ceux qui nous abandonnent ? »

Aujourd’hui encore, je cherche la réponse. Mais j’ai compris une chose : on ne choisit pas toujours ce qui nous arrive, mais on peut choisir ce qu’on en fait. Et vous… avez-vous déjà dû apprendre à vivre avec une absence ? Comment avez-vous trouvé la force d’avancer ?