« Maman, tu aurais pu dire non… » – Chronique d’un été qui a tout bouleversé

« Tu exagères, maman. Tu aurais pu dire non. »

La voix de Guillaume résonne encore dans ma tête, sèche, tranchante, alors que je suis assise seule dans la cuisine, le regard perdu sur la tasse de thé refroidie. Il est vingt-deux heures passées, la maison est silencieuse, et pourtant le tumulte de cette journée ne me quitte pas. Je revois la scène : Claire, debout devant moi, les bras croisés, le visage fermé. Les enfants crient dans le salon, renversent des jouets, et moi, je me sens minuscule, invisible.

Tout a commencé début juillet. Guillaume m’a appelée un dimanche matin :

— Maman, tu pourrais nous rendre un service ? Claire reprend le travail plus tôt que prévu, et la crèche est fermée pour travaux. On ne sait pas comment faire avec les petits…

J’ai dit oui sans réfléchir. Comme toujours. Parce que c’est mon fils, parce que je veux l’aider, parce que j’ai grandi avec cette idée qu’une mère doit tout donner. J’ai fait mes valises et quitté mon petit appartement de Tours pour m’installer chez eux à Nantes pendant deux mois.

Au début, j’étais heureuse. Les rires de Léa et Paul, leurs bras autour de mon cou le matin… Je me sentais utile, vivante. Mais très vite, la fatigue s’est installée. Les journées étaient longues : lever à six heures, petits-déjeuners à préparer, disputes à gérer, promenades au parc sous la chaleur accablante. Claire rentrait tard, épuisée, à peine un sourire pour moi. Guillaume travaillait sans relâche ; il disait qu’il n’avait pas le choix.

Un soir, alors que je tentais de calmer Léa qui refusait de dormir, Claire a explosé :

— Maman, tu pourrais faire un effort ! Paul n’a pas pris son bain et la cuisine est en désordre !

J’ai senti mes joues brûler. J’ai bredouillé une excuse, ramassé les jouets en silence. Je n’ai rien dit à Guillaume. Je ne voulais pas créer de problèmes.

Mais les reproches sont devenus quotidiens. Un matin, alors que je préparais des crêpes pour les enfants :

— Tu sais bien que Léa est allergique aux œufs !

Je me suis excusée mille fois. J’avais oublié. Je n’arrivais plus à suivre toutes les consignes, toutes les attentes. Je me sentais dépassée.

Un dimanche après-midi, j’ai proposé une sortie à la plage. Les enfants étaient ravis. Mais sur le chemin du retour, Paul s’est égratigné le genou. Claire a haussé le ton :

— Franchement maman, tu ne fais pas attention !

J’ai senti une boule se former dans ma gorge. J’ai voulu pleurer mais je me suis retenue. Je me suis dit que ça passerait.

Les semaines ont filé ainsi, entre petits bonheurs volés et grandes tristesses tues. Je me suis surprise à compter les jours avant mon retour à Tours. Un soir d’orage, alors que je rangeais la vaisselle, Guillaume est venu me voir :

— Tu sais maman… Claire trouve que tu n’es pas assez organisée avec les enfants. Peut-être qu’on aurait dû trouver une autre solution.

J’ai senti mon cœur se serrer. J’ai voulu lui dire tout ce que j’avais sur le cœur : la fatigue, la solitude, l’impression d’être devenue une étrangère dans leur maison. Mais je n’ai rien dit. J’ai simplement hoché la tête.

Le lendemain matin, Léa m’a tendu un dessin : « Pour Mamie ». Un soleil maladroit, deux cœurs rouges et mon prénom écrit en lettres tremblantes. J’ai fondu en larmes dans la salle de bains.

Le dernier jour de l’été est arrivé. J’ai fait ma valise en silence. Guillaume m’a raccompagnée à la gare.

— Merci maman… Tu sais qu’on t’aime.

J’ai souri faiblement.

Dans le train du retour vers Tours, j’ai repensé à tout ce qui s’était passé. À cette phrase qui tourne en boucle : « Tu aurais pu dire non ». Mais comment dire non à son propre enfant ? Comment poser des limites sans culpabiliser ?

Je regarde par la fenêtre défiler les paysages de Loire-Atlantique et je me demande :

Est-ce qu’on attend trop des mères ? Est-ce qu’un jour on a le droit de penser à soi sans être jugée ? Qu’en pensez-vous ?